Critiques

Whiplash

Damien Chazelle

par Céline Gobert

Dans Black Swan de Darren Aronofsky, l’héroïne Nina Sayers répétait inlassablement les mêmes pas de danse face à son miroir. Jusqu’à se tordre les doigts de pieds. Jusqu’à devenir folle. Andrew (Miles Teller), jeune batteur ambitieux, partage la même quête obsessionnelle de perfection. Afin de se hisser parmi les géants du jazz, il n’hésite pas à mettre sa chair au supplice et à vendre son âme au diable. Le diable, c’est son professeur Fletcher (J.K Simmons), un pygmalion pervers narcissique qui pousse à bout ses élèves dans l’espoir d’en tirer le meilleur. Les insultes et les bons mots (« I will gut you like a pig ») du maître inflexible et totalitaire, en plus d’instaurer par les mots une rythmique sadique au film, balisent la route (vers l’enfer) de la victime consentante. Bien vite, et à l’instar de la gentille Nina qui se mutait progressivement en agressif cygne noir, le gentil disciple Andrew devient l’esclave déchaîné du cruel homme chauve qui, lui, rappelle le professeur Thomas Leroy interprété par Vincent Cassel. Whiplash (Grand prix et Prix du public à Sundance) est avant tout une œuvre sur cette relation entre hommes, destructrice et transcendante. Le titre renvoie d’ailleurs, outre à un morceau de jazz, au coup de fouet d’une relation SM. Même si ce n’est jamais totalement explicité, quelque chose de furieusement sexuel traverse leur relation dominant/dominé – il n’y a qu’à voir la spectaculaire séquence musicale de fin : le jeune batteur y atteint presque l’orgasme. Dans un sens, leur jeu malsain culmine là, sur scène, en sueur et en sang. D’ailleurs, notons qu’entre temps, Andrew aura pris soin d’écarter toute petite-amie de sa route. En effet, rien n’est là (pas même la mère, décédée) pour empêcher la réalisation de cette vampirisation virile.

Si Whiplash est intéressant, c’est surtout parce que la violence verbale, psychologique et relationnelle qui jaillit de cette rencontre prof/élève s’exprime par un montage effréné, frénétique, alternant climax et étirements. Visuellement, cela donne un résultat (d)étonnant où de lents travellings succèdent à des plans-éclairs sur rythme bebop répété ad nauseam. La mise en scène épouse ainsi les montages russes émotionnelles vécues par le héros, malmené et manipulé par son mentor, entre admiration et haine viscérale. Le réalisateur Damien Chazelle, scénariste de Grand Piano et auteur de Guy and Madeline on a Park Bench (deux films en rapport avec la musique) accouche alors d’un résultat qui bouscule et renverse, à classer quelque part entre la sauvagerie froide d’une Leçon de Piano de Jane Campion (la passion d’une outsider qui se réfugie et trouve un moyen d’expression dans la musique) et la fureur extériorisée d’un Full Metal Jacket de Kubrick (les rapports de domination et de soumission). La caméra, sans cesse en mouvement, virevolte au rythme des beat des tambours et illustre à chaque instant les troubles psychologiques des personnages (un peu comme le fait Birdman d’Alejandro G. Innaritu, mais en mieux). Même si le film est comparable à une répétition de claques franches et brutales sur le crâne, il offre pourtant une lecture subtile de ces troubles destructeurs et de cette passionnante relation dominant/dominé (ce qui hisse Whiplash vers des sommets)  : ni tout à fait bourreaux, ni tout à fait victimes, les deux hommes s’auto-nourrissent, et s’auto-punissent, de haine et de colère probablement issues de très loin – l’enfance meurtrie, le manque de reconnaissance, le complexe d’infériorité induit par un père, et incarné par Paul Reiser, qu’Andrew juge loser. Pour le spectateur, impliqué à 100% par une mise en scène audacieuse et survoltée, l’immersion est totale, inattendue, et jouissive.

 

La bande-annonce de Whiplash


27 novembre 2014