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Critiques

WHITE NOISE

Noah Baumbach

par Ariel Esteban Cayer

Que faire d’une adaptation littéraire lorsque celle-ci s’avère trop fidèle? C’est l’étrange problème que pose White Noise de Noah Baumbach, inspiré du roman culte de Don DeLillo longtemps jugé inadaptable à cause de son abondante narration à la première personne et de ses thèmes foisonnants abordant la surmédiatisation, la surconsommation, la dépendance aux médicaments, la désinformation, les théories du complot, entre autres violences souterraines du rêve américain. Transposant le récit de l’auteur postmoderne avec une révérence aussi admirable que surprenante, Baumbach propose un objet étrange, compromis par ce même souci d’exactitude.

Le cinéaste condense habilement les grandes lignes de l’intrigue de White Noise en trois chapitres reflétant exactement les actes du récit, qui bénéficient ici de styles distincts et complémentaires. La satire du milieu académique de « Waves and Radiations » se transforme ainsi en film-catastrophe à grand déploiement dans « The Airborne Toxic Event », avant que « Dylarama » ne conclue le tout sous la forme d’un thriller loufoque. De plus, Baumbach adapte les dialogues de DeLillo verbatim et épouse le langage cinglant du monologue intérieur qui propulse la narration. Dissociés de l’intériorité propre au roman (et de la subjectivité du lecteur), les échanges entre les divers personnages revêtent une qualité théâtrale décalée et déstabilisante. Cette friction met en relief l’écart entre le projet littéraire et son adaptation au cinéma qui génère un tout autre affect.

Jack Gladney (Adam Driver), chef de file dans le domaine inventé des « études hitlériennes », est le doyen de son département au College-on-the-Hill quelque part dans le Midwest américain. Aisé, souffrant d’embonpoint et acclamé par ses collègues pour ses cours qui dérapent en envolées égocentriques, il est le père de quatre enfants issus de mariages différents (une chorale qui ponctue le roman comme le film et donne la réplique aux anxiétés partagées de la famille). Jack est marié à Babette (Greta Gerwig), image de la « femme parfaite » qui craint de gagner du poids ; qui est là pour acquiescer, pour ne rien cacher, pour préparer le souper à l’aube d’une catastrophe. L’impeccable façade de Babette – sa raison d’être – commence à se fissurer lorsqu’elle peine à dissimuler son implication au cœur d’un complot entourant une mystérieuse pilule trouvée dans les poubelles familiales. Parents préoccupés, donc, Jack et Babette vaquent néanmoins à leurs occupations dans la certitude d’une vie propre et rangée, jusqu’à ce qu’une catastrophe environnementale d’envergure les force à évacuer leur banlieue. Pire, elle réveille chez les Gladneys une tétanisante peur de la mort qui va de pair avec la stagnation de leurs vies.

À l’époque des ondes et des « contenus » téléversés sur la bande passante, des désastres et des épidémies latentes, du capitalisme désormais si tardif qu’il dépasse le simple cadre de la critique anticonsumériste, la satire prophétique de DeLillo est aujourd’hui à la fois parfaitement pertinente et quelque peu dépassée par l’actualité. Néanmoins, les parallèles ne manquent pas, et confèrent au film son principal intérêt. Face à la catastrophe atmosphérique du second acte, par exemple, les théories et les potins fusent ; les masques qui apparaissent sur le visage des personnages renvoient à l’imaginaire pandémique, et l’angoisse qui sabote soudainement le flot d’une vie – l’interruption momentanée du quotidien, suivie d’un retour naïf à la soi-disant normalité – est on ne peut plus familière à la suite des crises sanitaires et climatiques actuelles.

Comme Mistress America (2015) et Frances Ha (2012) avaient été pour Baumbach l’occasion de flirter avec le screwball, l’œuvre de Leos Carax ou encore la Nouvelle Vague française, White Noise lui permet d’employer le vocabulaire d’un « grand » cinéma proprement américain. Baumbach canalise ici son amour pour le thriller depalmien de même que l’émoi du film catastrophe spielbergien et le cinéma de toute cette génération de « film brats » des années 1980. Il s’agit ici d’un tournant stylistique qui témoigne de l’ambition d’arriver à la cheville d’un des romans les plus renommés du dernier siècle. Cependant ces qualités cinématographiques (soulignons la photo 35mm veloutée et « rétro » de Lol Crawley) contredisent involontairement la rigueur distancée et la nature anxiogène du texte original. Autrement dit, le White Noise de Baumbach déçoit quelque peu, car il ne témoigne d’aucune ambition radicale ou subversive (comme pouvait l’avoir, par exemple, l’aliénant Cosmopolis de David Cronenberg, adapté du même auteur). Il est ici plutôt question de divertir et d’inscrire l’œuvre dans la décennie qui lui appartient. Au-delà d’un souci de fidélité évident, cela confère au film une qualité nostalgique qui détonne avec la critique que formulait DeLillo en 1985. White Noise – le blockbuster ! – appartient ici à une culture de l’écran qui prend racine dans le cinéma à grand déploiement des années 80 et renvoie à une certaine complaisance, ainsi qu’à la façon dont la majorité du public consommera l’œuvre : sur Netflix, rivée à ses écrans comme les Gladneys le sont au téléjournal catastrophique du soir.

De même, difficile d’imaginer ce que DeLillo penserait de ce générique de clôture où le supermarché – lieu ritualisé où la marque de commerce prime – devient le théâtre d’une chorégraphie replète de placements de produits opportuns agencés au dernier single de LCD Soundsystem. DeLillo verrait peut-être là, précisément, le symptôme de la culture de masse qu’il dénonçait à l’époque : un cinéma en voie d’être englouti par MTV, par un surplus d’ondes et de radiations nocives dans l’atmosphère, qui encouragent la dérive et la désinformation… Qui sait? Toujours est-il que White Noise génère plus de dilemmes et de contradictions qu’il n’en résout.


1 décembre 2022