Critiques

Wild

Jean-Marc Vallée

par Céline Gobert

Marcher avec Cheryl Strayed, c’est marcher avec tant d’autres… La tête à claques Christopher McCandless du Into the Wild de Sean Penn, l’aventurière Robyn Davidson, dans l’australien Tracks sorti cette année et qui retrace la traversée du désert d’une jeune femme et de ses chameaux, ou encore le cowboy Marlboro tout droit issu de Dallas Buyers Club, l’autre oeuvre-chemin vers la rédemption signée Jean-Marc Vallée (cow-boy que l’on croit même apercevoir à travers la fenêtre d’un hôtel où Cheryl s’est arrêtée pour la nuit). Le film qui débute, in medias res, avec l’arrachage d’un ongle de pied infecté sur le haut d’une falaise, effectue un va-et-vient constant entre le voyage entrepris par Cheryl (1100 kilomètres de randonnée sur la Pacific Crest Trail) et son passé difficile. On apprendra ainsi, au fil du récit, que la jeune femme a perdu sa mère atteinte d’un cancer. Mariée, elle perd pied, devient héroïnomane, couche avec n’importe quel homme croisant sa route, et ne pense qu’à se détruire. Ce voyage, du désert des Mojaves à la frontière entre les états de l’Oregon et de Washington, est peut-être sa seule chance de redevenir la femme « que sa mère voyait en elle ». L’argument-fantasme, très Eat, Pray, Love, n’atteint hélas jamais le réel, piégé dans une machine pop désincarnée où l’héroïne, dépeinte à contre-temps, n’est jamais vraiment là.

En effet, le procédé narratif (l’éclatement temporel et la multiplication des voix, au présent et au passé), ballote la jeune femme d’avant en arrière, et un peu partout, sans jamais l’ancrer nulle part. Même le futur demeure à l’état d’idée, le film s’arrêtant net dès lors qu’advient sa prise de conscience (sur le pont des Dieux, cela ne s’invente pas!). Wild ne semble jamais répondre à la question « pourquoi filmer, pourquoi raconter cette histoire-là ? ». Toute piste de réflexion ou formelle se joue dans l’instant, sans jamais tenir debout plus d’une minute : soit à cause de la simplicité d’évidentes métaphores (le sac/fardeau qui se vide à mesure qu’elle avance…), soit à cause d’un abus de citations pop (en vrac : Emily Dickinson, Simon & Garfunkel, le poète Robert Frost et le groupe Portishead). Cheryl, noyée dans l’artificialité de l’ensemble, ne se transforme alors qu’en un patchwork de références cinématographiques, littéraires, musicales. Elle peine à exister. Autant dire que c’est un problème dans un récit dont elle est l’astre moteur (récit d’ailleurs beaucoup plus hagiographique que celui de Dallas Buyers Club qui nuançait quand même davantage la figure du héros).

La présence de Reese Witherspoon (plutôt fade) dans le rôle principal renvoie également à Freeway, petit road movie trash et méconnu, où Witherspoon interprétait Vanessa Lutz, une adolescente rebelle et déjantée. En 1996, déjà, son personnage était en guerre contre le monde, mais surtout contre les hommes, tous des prédateurs, sur son chemin. Cette lecture du monde (celle, qu’offrait déjà Freeway donc, d’une Amérique écrasée par son système patriarcal, du mythe misogyne du cowboy viril et de la difficulté pour certains d’y faire face) est ce que Wild a de plus intéressant à offrir puisqu’elle constitue l’essence du cinéma de Vallée. Contrairement à l’héroïne de Tracks (interprétée par Mia Wasikowska), qui ne rencontre que des figures masculines bienveillantes sur son passage, Cheryl est une femme violentée par les hommes (père violent, frère absent et paresseux) et oppressée, lors de son périple, par la menace du viol ou de l’agression. Tout comme le cowboy séropositif de Dallas Buyers Club (rejeté par ses copains de rodéo), tout comme l’adolescent gay dans le placard de C.R.A.Z.Y (terrifié par son père), le personnage principal de Wild est aussi dépendant que soumis au regard de l’autre. Lorsque la mise en scène valide intelligemment cette exclusion, en filmant bien davantage les visages que le paysage, elle atteint une vérité qu’aucune citation ou extrait de musique ne sauraient exprimer : elle dit l’inadéquation à l’autre et aux idées véhiculées par les mythes fondateurs de l’Amérique. Le Québécois, malgré l’emballage lisse et consensuel du film, dépasse alors le monologue existentiel intérieur pour toucher à quelque chose de plus universel – et surtout de plus intéressant cinématographiquement que la seule envie de tout foutre en l’air pour se trouver soi – soit le courage d’être soi. Dans sa filmographie, teintée d’un sincère humanisme (l’auteur ne s’affiche jamais explicitement à chaque plan, car il sait s’effacer au profit de ses personnages), il ne parle que de ce courage de vivre comme l’on est, et de combattre pour parvenir à être soi lorsque l’on est une femme, un homosexuel, un hétéro séropositif dans une société nord-américaine obsédée par le conformisme et la perfection, pétrie de machisme et d’a priori. Jean-Marc Vallée, ou la force tranquille.

 

La bande-annonce de Wild


18 décembre 2014