Critiques

Wintopia

Mira Burt-Wintonick

par Bruno Dequen

« Je ne suis pas capable de lire son écriture manuscrite. » Cet aveu d’impuissance de Mira Burt-Wintonick devant les multiples notes laissées par son père peu avant sa mort n’est qu’une des nombreuses impasses dont se nourrit Wintopia. Un titre bicéphale et équivoque qui décrit avec justesse un essai documentaire aussi humble qu’original, qui privilégie les questionnements sur les réponses toutes faites. Comment rendre hommage à Peter Wintonick, père inspirant et souvent absent, figure incontournable du cinéma documentaire décédé trop tôt en 2013, défricheur de nouvelles formes et voyageur infatigable en quête d’un monde meilleur ? Pour la cinéaste, le défi était d’autant plus grand que s’ajoutait à l’entreprise une ultime requête de Peter : poursuivre Utopia, son projet inachevé pour lequel il avait accumulé des centaines d’heures de matériel vidéo tournées sur près de 15 ans. Plutôt que de circonscrire les pistes possibles, Mira Burt-Wintonick les embrasse toutes, dans un geste de cinéma ample et généreux qui interroge le sens d’une vie (d’artiste).

S’emparant des images de son père auxquelles elle ajoute parfois quelques archives et témoignages, la cinéaste peint une toile impressionniste dont la signification n’a de cesse de s’amplifier et de se reconfigurer sous nos yeux. Qui était Peter Wintonick ? Retraçant de façon non chronologique sa vie professionnelle, le film répond assez aisément à cette question. Monteur inspirant, réalisateur engagé, passionné de festivals et collaborateur – souvent bénévole – d’un nombre incalculable de cinéastes, le Wintonick de Wintopia confirme en partie l’image que l’on pouvait avoir de lui : celle d’un homme plus grand que nature, drôle et généreux, qui a consacré sa vie à cet art documentaire auquel il croyait tant. Face à ces éléments factuels relevant du biopic traditionnel, la cinéaste superpose toutefois d’entrée de jeu des images plus élusives. Des mains tenant une caméra, des pieds foulant le sol de nombreux pays, une silhouette diffuse dont on ne perçoit souvent que l’ombre projetée. Si Godard a pu afficher malicieusement à l’époque de La Chinoise qu’il est important de « confronter les idées vagues avec des images claires », la démarche de Mira Burt-Wintonick est d’autant plus remarquable qu’elle procède en sens inverse. À certains égards, Wintopia confronte plutôt des idées claires à des images floues.

« Que cherchait-il vraiment ? ». Au début du film, cette question ne porte apparemment que sur le projet Utopia, dont la cinéaste peine à comprendre la forme et les enjeux. Hormis la présence récurrente des figures de Don Quichotte et de Saint Brendan, les extraits rassemblés ressemblent davantage aux innombrables cartes postales que Peter envoyait à sa fille lors de ses voyages. Des moments captés sur le vif aux quatre coins du monde, parfois accompagnés d’un court commentaire descriptif. Certaines images sont immédiatement liées au sujet, comme ces lieux que fréquenta Saint Brendan ou ces multiples références (via des livres, des moulins, des statues) à Don Quichotte. Mais la plupart du temps, il s’agit davantage de fragments épars du réel libres de toute interprétation : une cabine téléphonique, les rochers d’une plage, un nuage d’oiseaux. La caméra tremble et recadre sans cesse, faisant fi de toute composition traditionnelle. Peter était-il en train de mettre en pratique cette libération du cadre que lui suggérait Robert Frank dans The New Cinema ? À travers son propre montage, la cinéaste s’interroge, d’autant plus qu’elle admet ne plus pouvoir représenter ce monde utopique tel que Peter l’espérait. Trop de crises climatiques, trop de disparités sociales insolubles désormais. Le film devient progressivement l’articulation d’un dialogue posthume entre deux générations, entre deux cinéastes, entre une fille et son père.

La forme attendue de la biographie se transforme ainsi sous nos yeux en une sorte d’enquête filmique, poétique et intime. Depuis les premiers jours de son « vœu de pauvreté documentaire », la vie de Peter a été entièrement dédiée à l’art et à l’ouverture des consciences par la pratique documentaire. Une vision de la vie qui a nécessairement teinté toutes ses actions, de ses choix de sujets aux relations avec ses proches. À travers les images de son père, les témoignages de ses amis et ses propres questionnements, Mira détourne le portrait officiel pour mieux capter la nature inévitablement complexe d’un être passionné, dans un geste d’amour qui est finalement le récit d’une réconciliation par le cinéma. Un art qui, pendant longtemps, a été source de friction entre le père et sa fille. Comme elle le dit sobrement vers la fin du film, « il y avait toujours une lentille entre nous ». L’éternel paradoxe de la caméra, qui permet de se rapprocher des autres, tout en installant une inévitable distance entre le monde et soi.

Au lieu de se distancer du cinéma pour mieux comprendre son père, Mira a finalement décidé d’aller vers lui en s’appropriant ses propres outils et ses doutes. Et la meilleure façon de décrire le film est probablement de s’inspirer du superbe monologue que Peter fait à propos d’un dessin de sa fille. Qu’est-ce que Wintopia ? C’est une route ensevelie par l’eau qu’il faut néanmoins traverser. C’est le portrait d’un père aimant qui n’était jamais aussi heureux qu’hors de la maison. C’est un voyage silencieux qui ne s’anime que devant la caméra. C’est la vie d’un artiste généreux et présent qui semblait pourtant toujours vouloir être ailleurs. C’est un village chinois adoré où l’on ne retourne jamais. C’est la recherche d’un bonheur utopique qu’on ne veut pas partager. C’est un père attentif aux autres qui ne comprend pas que sa fille déteste être filmée. C’est un cinéaste visionnaire qui a laissé le plus beau des legs : une cinéaste capable de poursuivre sa quête à sa propre façon.


 


31 mars 2021