Critiques

WOMEN TALKING

Sarah Polley

par Gaëlle Noémie Jan

La parole des femmes, la parole des victimes et la valeur accordée à cette parole, voilà ce que Sarah Polley (Away from Her, Take This Waltz) place au centre de Women Talking. Adapté du roman‑manifeste de Miriam Toews, Ce qu’elles disent (2019), le troisième long métrage de fiction de la scénariste, réalisatrice et actrice canadienne est résolument actuel par les enjeux qu’il soulève. Si le récit nous transporte au cœur d’une colonie de chrétiens fondamentalistes mennonites semblant vivre à une autre époque de par des costumes et des décors d’autrefois, les événements rapportés se déroulent bel et bien de nos jours – le roman de Toews est tiré de faits réels survenus en Bolivie entre 2005 et 2009 – et les questions posées sont loin de nous être étrangères. D’emblée, le sujet comme le thème font écho au mouvement planétaire #metoo.

Le titre s’inscrit et s’impose d’abord sur l’écran, en lettres blanches sur fond noir. Puis, le film s’ouvre en plongée sur le corps d’une femme, allongée dans un lit et dans un état comateux. Au réveil, celle-ci se découvre en sang, le corps couvert d’ecchymoses, et n’a aucun souvenir de la nuit. Cette image reviendra plusieurs fois, comme un leitmotiv qui ne peut que nous mettre face aux horreurs et violences subies par les femmes de tous âges de la colonie. Profitant d’une absence momentanée des hommes, un cercle de femmes se forme et se réunit dans une grange. Une décision doit être prise. Les avis et les visions des femmes s’unissent et s’opposent à la fois dans la volonté de mettre fin au calvaire qu’elles endurent. Deux choix possibles : rester et se battre, ou partir.

L’ouverture est forte, nous entrons rapidement et clairement dans le vif du sujet et nous y restons jusqu’à la fin. Pour autant, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous demander : qu’est-ce que le film de Sarah Polley révèle-t-il de plus que ce que l’on sait déjà sur le mouvement #metoo ? En effet, l’intrigue peut être perçue comme linéaire et rationnelle, pour ne pas dire didactique. La mise en scène possède un caractère théâtral, notamment dans la construction assez répétitive des dialogues et des monologues, et dans la caractérisation des personnages. Les personnages féminins, tout comme l’unique personnage masculin, August (Ben Whishaw), peuvent présenter des traits archétypaux susceptibles d’être mis en doute. Certes, le film est porté par des comédiennes remarquables – Rooney Mara dans le rôle d’Ona, Jessie Buckley dans celui de Mariche et Claire Foy dans celui de Salome, pour ne citer que le trio de tête. Néanmoins, qu’est-ce que les actrices incarnent au-delà du fait de représenter, chacune, une position très claire au cours des débats et des échanges ? L’une se montre sage et avide de comprendre, l’autre, pétrie de peur, se comporte avec impudence, et la dernière est animée par un esprit de vengeance. Trois positions différentes, donc, qui finalement les isolent, perdurent et repoussent le moment où le groupe va faire front commun. Est-ce finalement la difficulté à agir ensemble que Polley souhaite mettre en lumière ?

L’intrigue linéaire peut être discutable, mais, lorsque l’on s’attarde à la mécanique cinématographique, une deuxième lecture vient éclairer l’œuvre d’une tout autre lumière. Si le roman est basé sur des faits réels et que l’œuvre de Polley en est une adaptation, Women Talking demeure une fiction. L’esthétique poétique et stylisée choisie par la réalisatrice est une première mise à distance. La majorité des scènes se déroulant en début ou fin de journée et les lumières étant tamisées, on pénètre dans l’intimité du huis clos tout en saisissant son caractère crucial. À l’extérieur de la grange, les paysages brumeux ou poussiéreux sont traversés par quelques rayons de soleil qui laissent poindre l’espoir, notamment autour des jeunes enfants qui jouent dans les champs. Ancrés dans un territoire et voués à être possiblement déracinés, les pieds foulent le sol. Une terre qui est également parcourue à la faveur de magnifiques travellings aériens ou latéraux qui exacerbent l’attachement profond que les femmes éprouvent malgré tout envers leur environnement. Les cadrages des visages, en plans rapprochés et en gros plans, subliment et accentuent la profondeur des regards. Tantôt rivés vers le sol, droits ou dans le vide, implorant des forces intérieures ou criants de vérité, les regards des femmes et des jeunes femmes transpercent l’écran. Les regards des générations futures, filles ou garçons, s’impriment également dans nos esprits.

L’insertion, au début du film, d’un second écran noir marqué des mots « ce qui suit est une production de l’imaginaire des femmes » (« what follows is an act of female imagination ») donne à Women Talking l’allure d’une fable à double sens. Tout en proposant une métaphore de la culture du silence pré-#metoo, Sarah Polley affirme la possibilité et la puissance d’une voix collective. Son drame féministe force à regarder là où l’on peut encore détourner le regard, à écouter et à entendre ce que, bien souvent, l’on tait. Dénoncer les hommes de la colonie et sortir du cadre qui leur a été inculqué soulèvent, chez les femmes, des questions de trahison et de foi, puisque leurs croyances et valeurs se voient bouleversées, mais ce sont leurs places et leurs rôles qui sont réévalués, dans la communauté comme en dehors. L’accès à l’instruction et l’ouverture sur le monde deviennent un champ des possibles, puisque les femmes, exclues de toute éducation, ne savent ni lire ni écrire. Women Talking est une longue traversée et un débat mouvementé, nécessaires pour faire s’élever les voix, pour confronter la notion de pardon à la vengeance et à la permission, l’espoir à la haine, et pour s’interroger sur les principes de liberté, de bien et de vérité. Sarah Polley offre un témoignage visible d’une époque, de ses enjeux, de ses dérives comme de ses espoirs, où la prise de parole et le regard féminins sont soulignés, où dire devient une action.


11 janvier 2023