Critiques

WRITING WITH FIRE

Sushmit Ghosh et Rintu Thomas

par Sarah-Louise Pelletier-Morin

Writing with Fire suit l’ascension fulgurante de Khabar Lahariya, un média indien indépendant, basé dans l’Uttar Pradesh. Le journal, fondé en 2002 par un petit groupe de femmes issues de la communauté dalit, gagne rapidement en popularité lorsqu’il passe au numérique, leur chaîne YouTube atteignant les 150 millions d’abonnés. Construit comme un thriller, Writing with Fire est certainement l’un des documentaires les percutants de l’année.

S’il est difficile d’être une femme en Inde, il est d’autant plus ardu d’être à la fois une femme et d’appartenir à la communauté dalit, qui est considérée « impure » selon la hiérarchisation sociale par castes. Writing with Fire est le récit de femmes qui ne se reconnaissent pas dans les stigmates honteux qu’on voudrait leur faire porter, qui refusent cette double marginalisation en prenant une place qui ne leur revient pas socialement, qu’on leur interdit implicitement. De fait, la plupart des journalistes recrutées n’ont pas fait d’études, certaines n’ont même jamais utilisé de téléphone cellulaire. Elles doivent donc tout apprendre: réaliser le montage vidéo, trouver un « angle journalistique », préparer une entrevue, filmer de manière à rendre compte d’un événement, etc.

Alors que le métier de journaliste est traditionnellement associé à des castes supérieures, ces femmes transgressent les mœurs sociales et culturelles, défient le regard désapprobateur de leur entourage et mettent leur vie en péril pour se lancer dans le métier de journalistes. Quotidiennement, ces femmes doivent faire face aux reproches d’un mari qui préférerait qu’elles restent à la maison, à la corruption à peine voilée des policiers, à l’agressivité des hommes refusant de s’adresser à une femme journaliste, etc. Sous la pression sociale, certaines d’entre elles tombent, comme Suneeta, l’une des journalistes les plus prometteuses de Khabar Lahariya, qui fait le choix déchirant de se marier et d’abandonner son métier, afin d’éviter que sa famille ne soit couverte de honte à cause de son célibat.

La caméra suit de près la tête dirigeante de l’organisation, Meera Devi, qui fait preuve de leadership et de bienveillance l’égard des jeunes femmes qu’elle forme. Plus le film avance, plus on insiste sur le courage de cette dernière. L’une des scènes les plus marquantes est filmée au moment des élections législatives indiennes et la met en scène alors qu’elle interroge un dirigeant armé d’une organisation politique ; la jeune femme, en position de vulnérabilité, apparaît redoutable, usant de diverses stratégies rhétoriques pour le faire parler, réussissant à l’interroger sur les apories de son discours.

Dans ce pays où l’égalité hommes-femmes est loin d’être acquise, où les viols et les féminicides sont légion (et souvent impunis), les journalistes de Khabar Lahariya se consacrent à réaliser uniquement des reportages sur des enjeux relatifs aux femmes, en accordant une place prépondérante aux violences à leur endroit. Le long métrage invite ainsi à réfléchir au rôle politique crucial du journalisme, à la façon dont l’information se module en fonction du média. Il n’y a rien de « neutre » dans le fait qu’un média choisisse ou non de rapporter un viol, rappelle-t-on ici implicitement. Khabar Lahariya pallie le silence médiatique entourant les inégalités de genre, en enquêtant sur les failles du système de justice, dans un militantisme discret et stratégique qui se tient toujours à la lisière de l’acceptable.

Si on peut reprocher à la réalisation de ne pas réinventer les codes du documentaire, sa forme conventionnelle fait mouche en nous tenant en haleine. À l’aide d’un montage finement ficelé, on filme ces femmes qui se mettent de plus en plus en danger, et on craint jusqu’à la fin pour leur vie. Ce rythme haletant est également ponctué par les différentes statistiques sur le nombre d’abonnés de la chaîne de Khabar Lahariya, qu’on voit passer en quelques années d’une poignée à des centaines de millions d’abonnés – un véritable exploit, que la réalisation réussit parfaitement à rendre à la caméra par la joie qui se dégage de la conception sonore et des enchaînements rapides entre les scènes qui évoquent bien la fulgurante ascension de ce média. Cette dimension effrénée du film mime également le travail incessant de ces femmes, qui sont sur le terrain du matin au soir en plus d’accomplir leurs tâches domestiques à la maison – bref, le film, comme ces journalistes, n’a pas de repos.

Trop peu de documentaires parviennent à mettre de l’avant une réalité extrêmement dure tout en n’y restant pas attachés, en la dépassant. C’est cet équilibre précaire que le film réussit à atteindre entre une lucidité sombre et un espoir mobilisateur qui fait de Writing with Fire une œuvre aussi réussie. Un film à voir absolument, d’autant qu’il résonne étroitement avec la situation actuelle en Ukraine, où le travail des journalistes sur le terrain est plus que jamais crucial pour départager le vrai du faux.


5 mars 2022