Critiques

X

Ti West

par Céline Gobert

Comme Psycho de Hitchcock, X bascule à mi-parcours, lorsque Lorraine (Jenna Ortega), preneuse de son pour le porno que souhaite tourner son copain RJ (Owen Campbell), dit vouloir elle aussi jouer dans une scène du film, et que celui-ci refuse, arguant qu’il est impossible d’introduire de nouveaux personnages en cours de route. « Psychole fait bien ! », lance Lorraine. « Nous ne sommes pas en train de tourner un film d’horreur ! », rétorque celui qui, débarqué de Houston au fin fond du Texas avec son équipe réduite (trois hommes, trois femmes), espère percer avec Farmer’s Daughter qu’il tourne dans la grange délabrée d’un couple de vieillards, Howard et Pearl.

Le clin d’œil à Hitchcock se moque du male gaze et de l’hypocrisie de certains hommes, tout en faisant la jonction entre l’horreur du proto-slasher Psycho, tourné en 1959, et celle d’aujourd’hui. En effet, la séquence mythique de la douche était doublement choquante pour l’époque : non seulement elle bousculait le déroulement habituel du scénario en tuant violemment un personnage central, mais elle exploitait aussi la nudité de l’actrice. De plus, Hitchcock, déjà, faisait le pont entre érotisme et violence, fil rouge de tous les slashers. Au-delà de la plaisanterie, la référence à Psycho nous révèle la possibilité de penser, aux côtés de West, la mise en scène de la peur. Pour ce faire, le cinéaste de The Sacramant (2013) et The Innkeepers (2011) remet en question deux figures structurantes du slasher : le monstre et la victime, qui se confondent ici dans une dynamique en miroir.

Gommant toute humanité, les masques mortuaires des tueurs (masque de hockey de Jason, masque livide de Michael Myers, le Ghostface des Scream) renvoient traditionnellement les victimes à l’image de la Faucheuse. Que le masque ne reflète rien d’autre que la peur de celui qui le contemple est une évidence dans X : cette fois, il est la peau flétrie de la vieillesse, le corps presque déjà en putréfaction. La vieille Pearl (Mia Goth dans un double rôle saisissant) évoque d’ailleurs souvent les zombies de Romero. À l’instar de Michael, elle n’est plus perçue comme « humaine ». Il n’est donc pas étonnant qu’elle tue, et que son premier massacre se fasse au son de Don’t Fear The Reaper, en hommage à l’Halloween de John Carpenter (1978), pierre angulaire du genre. Cela dit, West essaie constamment d’humaniser Pearl. La séquence en split-screen où Brittany Snow reprend Landslide des Fleetwood Mac tandis qu’en parallèle la vieille femme abandonnée de tous se démaquille, devenue objet de dégoût privé de sexe, est sincèrement émouvante, non seulement dans ce qu’elle cherche à montrer (une société qui rejette ses vieux), mais dans son exécution même. En effet, l’hagsploitation (du terme péjoratif anglais hag : vieille sorcière, harpie ou femme hideuse), ce sous-genre horrifique dans lequel l’horreur vient de la présence d’une vieille femme maléfique, ne nous a pas habitués à tant d’humanité.

En respectant la grammaire du genre (final girl, voyeurisme et scream queen), West risquait de nous maintenir dans une zone de confort, ce qu’avait réussi à éviter à l’époque Tobe Hooper avec le choc que constituait The Texas Chainsaw Massacre (1974), ici abondamment cité (on appréciera au passage le clin d’œil à son Eaten Alive). Encore plus que d’actualiser certains codes du slasher à la lumière des enjeux sociaux actuels – les hommes meurent en premier, la violence envers le personnage afro-américain reste hors-champ –, West devait donc également trouver le moyen de mettre en exergue de façon satirique les peurs actuelles. Ainsi, l’esthétique nostalgique de X n’a pas seulement valeur d’hommage ludique, puisqu’elle nous permet de réfléchir aux changements de perspective depuis les années 1970. Contrairement au public traumatisé par la ruralité terrifiante des premiers films de Sean Cunningham et de Wes Craven, convoqués dès un plan d’ouverture en trompe-l’œil, celui d’aujourd’hui a accès à tout, horreur à foison et pornographie à un clic.

Il est donc facile de comprendre pourquoi West a choisi de s’aventurer (mais on aurait tout aussi pu dire « de s’amuser », comme Hitchcock s’amusait avec les spectateurs de Psycho, qu’il allait observer à la sortie des salles pour voir s’ils s’étaient suffisamment divertis) sur le terrain d’un body horror lié à la vieillesse. Tout comme Norman Bates et Leatherface étaient des réponses à leurs époques respectives, marquées par le tabou de la sexualité et la libération des femmes, Pearl représente ce qui choque et qui dégoûte aujourd’hui : la décrépitude du corps, phénomène naturel et pourtant aux antipodes d’un monde qui, depuis l’explosion des réseaux sociaux, n’a peut-être jamais été aussi obsédé par la jeunesse et l’apparence. À l’heure où le cinéma traite le plus souvent la figure vieillissante par le prisme de la maladie mentale, West ose donc embrasser le grand tabou de notre époque. Oui, les vieux veulent vivre, s’amuser et baiser ! Ce qui fait sans conteste de X un film d’horreur post-pandémique de premier choix.


31 mars 2022