Critiques

Xalko

Sami Mermer et Hind Benchekroun

par Gérard Grugeau

Présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal en 2018, Xalko de Sami Mermer et Hind Benchekroun vient de se mériter fort justement l’Iris du meilleur documentaire québécois. Après Les tortues ne meurent pas de vieillesse et Callshop Istanbul, les deux cinéastes déclinent une fois de plus leurs thèmes de prédilection : le passage du temps qui pèse sur les générations, la transmission et la lutte pour la survie à l’ombre des traditions ancestrales, la migration vers les mirages d’un Occident fantasmé, les cultures menacées par l’exode. Autant de thèmes universels qui, entre le Maroc, la Turquie et le Canada où les réalisateurs ont pris racines, témoignent d’un profond désir d’habiter le monde au-delà des frontières qui enferment. Exploitant diverses mises en situation, les films réalistes de Sami Mermer et Hind Benchekroun sont ancrés dans le limon fertile du quotidien. Ils sont bien sûr traversés par la figure de l’étranger et par un travail de deuil sur le manque et l’identité, mais ils oeuvrent avant tout à une reconfiguration de l’existence entre plusieurs points d’ancrage, divers lieux d’appartenance. 

Au cinéma, une figure stylistique vaut parfois mille mots. À preuve, la succession de plans filmés latéralement comme autant de travellings entêtants qui vient clore Xalko, le dernier opus des deux cinéastes tourné en Anatolie. Scandé par le chant lancinant de Sumeyra Çakir, ce lent balayage par la caméra de cette région reculée que nous quittons à regret est emblématique du film. Il dit l’arrachement, le déplacement de l’ici vers un ailleurs incertain, porteur de tous les déchirements. À l’image d’Ayse qui quitte le village, sa famille et ses enfants pour aller rejoindre son mari quelques mois à l’étranger et « sauver » son mariage. Une profonde mélancolie habite ces plans, comme une longue litanie de douleurs que le film que nous venons de voir aurait accumulé au fil des séquences. Pour Sami Mermer venu installer sa caméra dans le village kurde de naissance de ses parents aujourd’hui disparus, Xalko est un peu le retour au pays du fils prodigue, et l’occasion pour le cinéaste de dessiner la tendre chronique d’une constellation familiale éparpillée entre la Turquie et l’Europe.

Le film commence par la venue d’un vétérinaire appelé pour ensemencer une des vaches du troupeau. Métaphoriquement, cette non présence du taureau géniteur renvoie avec ironie à l’absence des hommes du village partis pour la plupart à l’étranger. Ici, ce sont les femmes qui gèrent le quotidien de la ferme et veillent à l’éducation des enfants. La venue de Sami et de sa caméra, de même que l’arrivée d’un oncle revenu « en touriste » au village pour quelque temps, déclenchent une forme de catharsis. La joie des retrouvailles cède bientôt la place à l’amertume et à la colère des femmes laissées en arrière pour assumer les responsabilités familiales alors que les hommes pourvoyeurs mènent souvent une double vie à l’étranger, tout en continuant de perpétuer les traditions à distance. Au gré des scènes de la vie quotidienne que les cinéastes enregistrent avec une affection de tous les instants, le film met subtilement à nu, selon l’expression du romancier Émile Olivier, « la cassure mentale » que l’exil génère au-delà du déplacement géographique. C’est dans ces interstices où se loge la douleur des uns et des autres que Xalko trouve sa richesse d’observation, tout en révélant au premier plan la solidarité qui unit la communauté des femmes.

En filigrane du récit de ces vies souvent trahies, incomplètes, néanmoins libres et habitées de joies conviviales, transparait le propre drame de Sami Mermer dont les parents ont payé le prix de la séparation et de l’éclatement du clan. Face à cette page sombre, le réalisateur reste pudiquement en retrait, invitant le cinéma à ressouder une unité familiale perdue. Mission sans doute impossible. Les plans sont certes là pour créer du lien, mais au final les adieux n’en seront pas moins déchirants. Avec le temps, l’exil est devenu le lieu d’un paysage mental où tout se complexifie et se brouille, même si face au vide et à l’absence des êtres chers, les femmes par la force concrète de leur présence, leur infaillible détermination et leur humour contagieux continuent d’assurer la stabilité et la poursuite du monde.

Xalko constitue en quelque sorte le contrechamp de Callshop Istanbul qui, avec ces centres d’appels disséminés dans la métropole turque, mettait en lumière la condition de l’exilé vue à travers les témoignages de migrants en transit pour l’Europe qui tentaient de rester en lien avec leurs familles respectives. S’aventurant sur un terrain plus personnel, Xalko poursuit à sa façon pour Sami Mermer la conversation de l’exilé avec sa communauté d’origine, mais aussi avec lui-même, dans ce voyage incessant entre l’ici et l’ailleurs, dans cet entre-deux à la fois douloureux et source d’épiphanies que le travelling final laisse filer jusqu’au noir comme la promesse d’un nouvel horizon.

Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas lâché
Et au bout du compte que m’est-il resté de tout ce voyage
Sinon dans ma main cette nostalgie.
– Nâzim Hikmet, C’est un dur métier que l’exil…


16 juin 2020