Critiques

Zombi Child

Bertrand Bonello

par Gérard Grugeau

Partons d’un plan emblématique. La directrice d’un riche collège huppé parisien, créé par Napoléon, qui n’admet que des élèves dont les parents ont un jour reçu la légion d’honneur, entre dans une pièce et rappelle aux pensionnaires de l’internat les valeurs de mérite sur lesquelles reposent l’institution. La caméra est derrière les élèves qui sont en lisière du cadre, mais c’est entre les jeunes filles qu’elle filme tout le décorum élitiste de ce pensionnat aux rituels immuables. Filmer entre : c’est de fait dans cet entre-deux fluctuant que s’organisent les éléments hétérogènes de Zombi Child, un film à l’hybridité assumée qui entraine le cinéma de Bertrand Bonello dans un « ailleurs » de prime abord déroutant, car dispersé dans le temps et l’espace.

À l’instar des premières images qui suivent le parcours de la lune surgissant, puis s’effaçant entre les nuages dans la nuit caribéenne, le film va ainsi se déployer entre l’ombre et la lumière sur plusieurs fronts : entre Haïti, ancienne terre d’esclavage marquée par son passé, et la France, ex-puissance coloniale ; entre les référents littéraires (René Depestre) et cinématographiques (le film est dédié à Charles Najman auteur de Royal Bonbon, 2002) ; entre le récit anthropologique (les rites vaudou), le documentaire (l’internat et ses traditions), et la fiction elle-même écartelée entre le teen movie (les amours adolescentes serties dans leur imagerie naïve) et le film de genre (l’horreur) qui renoue ici avec l’oeuvre de Jacques Tourneur (I Walked With a Zombie, 1943), mais surtout avec The Serpent and the Rainbow (1988) de Wes Craven basé sur les écrits de l’anthropologue canadien Wade Davies, principale source d’inspiration de la partie haïtienne. Dès lors, tous ces éléments disparates vont participer d’une discontinuité narrative qui peut parfois déstabiliser, intriguer, mais qui s’avère parfaitement en phase avec le discours politique du film lié à l’enseignement que l’historien Patrick Boucheron prodigue au sein du collège. C’est-à-dire qu’à la discontinuité de l’Histoire, vue comme un récit national qui se stratifie entre révolutions et trahisons libérales, répond la discontinuité d’une mise en scène qui, avec son montage parallèle, cherche sa forme entre différents régimes d’images. Peu à peu, de cet étrange chaos conceptualisé, hanté en creux par les stigmates du colonialisme et la résistance aux exactions du régime de Duvalier, émerge une cohérence aux multiples résonnances qui va bientôt cristalliser autour d’une « expérience commune » à laquelle le film convie ses protagonistes, au même titre que le spectateur.

Pour que le film prenne corps en regroupant toutes les composantes de cette arborescence, il faut bien sûr un principe d’unification que Bonello trouve dans les thèmes de la possession et de la croyance. Car, pour résumer l’histoire, Zombi Child se construit autour de deux axes spatiotemporels. Dans le Haïti des années 1960, un homme « zombifié », Clairvius Narcisse (son cas a fait l’objet d’études), est ramené d’entre les morts pour travailler comme esclave dans les champs de canne à sucre. Parallèlement, à l’époque contemporaine, Mélissa, une jeune Haïtenne inscrite au pensionnat de la Légion d’honneur et minée par un secret de famille, intègre une sororité de collégiennes. Très vite, elle se lie d’amitié avec Fanny, une adolescente dévorée par les affres d’un amour contrarié, qui sera bientôt amenée à commettre l’irréparable. Structurant son film à partir de ces deux regards (l’ici et l’ailleurs), Bonello décline avec une intelligence toute intuitive, et sans souci de hiérarchie malgré une étendue des malheurs sans commune mesure, la possession à l’échelle intime (les transes invasives de l’adolescence) et historique (l’esclavage comme appropriation des corps et force de travail, cette « écume de la sueur noire qui descend le soir à la mer », disait Depestre). Le cinéaste filme des états, des chaos personnels, avec l’ouverture de regard qu’on lui connait. Ainsi, un homme erre en quête de son odalisque perdue et cherche à se reconstruire entre le monde des vivants et celui des morts (la partie la plus énigmatique, la plus cosmique, presque picaresque), tandis qu’une jeune fille anéantie cherche à extirper de son être ce qui l’accable. Entre ces deux récits aux images antinomiques de par leur texture, le film dessine un parcours sinueux où l’apprentissage et le partage des héritages se traduisent concrètement en termes de mise en scène par une série de portes à franchir (dans les dédales du collège ou au milieu des ruines du passé haïtien, dont celles du palais Sans-Souci construit par le roi Christophe, libérateur d’Haïti) qui agissent comme autant de points de passage vers la résolution des enjeux. Ici le réel et son ombre, le fantastique, se répondent par effets de contamination.

Mais dans son morcellement narratif, Zombi Child cherche avant tout un point de fusion vers lequel les histoires pourront converger et cette fusion se fera à travers le personnage de Katy, la tante de Mélissa, une mambo (prêtresse) qui a trouvé refuge à Paris suite au terrible tremblement de terre survenu en Haïti en 2010. Une autre occasion pour Bonello de dédoubler son récit, de créer des correspondances en s’intéressant tant aux rituels de la religion vaudou qu’aux règles qui régissent le fonctionnement interne de la sororité des jeunes adolescentes (réunies notamment par le rap de Damso, là encore entre de par ses paroles crues et sexistes, reprises en chœur par ces jeunes filles de bonne famille). Mais ce qui intéresse avant tout Bonello et rejoint les préoccupations habituelles de son cinéma, c’est bien sûr l’idée de communauté, une communauté qui cherche à se créer en marge du monde, avec ses propres utopies souvent vouées à l’échec. Au gynécée clos de L’Apollonide, au plateau de tournage du Pornographe ou au temple consumériste de Nocturama succèdent ici l’univers du vaudou vu, lui aussi, comme une communauté, un creuset historique de civilisation susceptible de donner « une grande puissance intérieure », et le petit cercle fermé d’une sororité en mal de repères cherchant à exister en faisant « l’expérience commune » (Boucheron) de la transgression et de la liberté. Comme dans les écrits de René Depestre, poète militant nomade, cité en ouverture, qui considère le vaudou comme une « religion onirique », Zombi Child tente d’organiser le chaos sur un mode poétique et réflexif. Si le film convainc peut-être moins dans sa partie horrifique autour de la figure du Baron Samedi, il met toutefois subtilement en lumière les rimes fécondes et complémentaires de deux univers dissociés qui, en s’interpénétrant, innervent le collectif pour une possible réinvention du monde.

France, Haïti 2019 / Ré. et scé. Bertrand Bonello / Ph. Yves Cape / Mont. Anita Roth / Son Nicolas Cantin, Nicolas Moreau, Jean-Pierre Laforce / Mus. Bertrand Bonello / Int. Louise Labeque, Wislanda Louimat, Adilé David, Ninon François, Mathilde Riu, Mackenson Bijou, Katiana Milfort, Patrick Boucheron / 103 minutes / Dist. Entract Films.


2 mars 2020
Partagez...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter