Entrevues

Entretien avec Christophe Offenstein

par Helen Faradji

LE JEUNE RÉALISATEUR ET LA MER

Vieux loup de mer, Yann Kermadec a enfin la chance, après la défection d’un de ses amis, de réaliser son rêve en participant au Vendée Globe, spectaculaire course en solitaire à la voile autour du monde. Si François Cluzet enfile le ciré avec un naturel déconcertant, le film sportif ultra-réaliste se double également d’une fable aux prétentions humanistes beaucoup plus terre-à-terre. Nous avons rencontré le réalisateur, Christophe Offenstein.

24 Images : C’est votre premier long-métrage. Pourquoi avoir eu envie de raconter cette histoire-là ?
Christophe Offenstein :
Parce qu’on me l’a proposée (rires). Mais en réalité, cette proposition s’est avérée cadrer assez justement avec ce que je projetais et elle me ressemblait. Je pense qu’on fait des films qui nous ressemblent avant tout et cette histoire humaine sur fond d’aventure sportive me correspondait vraiment. Ayant pratiqué du sport à assez haut niveau en compétition, je pouvais me projeter assez bien dans ce personnage de skipper, interprété par François Cluzet, et dans ce qui lui arrive, ce choix qu’il va être obligé de faire et qui va le forcer à renoncer à une énorme partie de sa vie. Il est engagé là-dedans depuis 50 ans et on lui a enfin donné la chance de réussir, après tant d’années, et il est confronté à un choix draconien. Cette question du choix m’intéressait beaucoup.

24I : Vous avez passé 2 ans en écriture…
C. O. :
Oui, c’était long ! Ce genre de films est toujours compliqué à mettre en œuvre parce qu’il y a une énorme différence entre ce que tu couches sur ta feuille et ce qui est réalisable. On a du souvent revenir sur ce qu’on avait prévu, soit parce qu’on ne pouvait pas le faire, soit parce que ça n’amenait pas l’émotion au bon moment. Et puis, on voulait le faire en conditions réelles, je ne voulais absolument pas avoir recours à un bassin artificiel ou à un fond vert, je voulais que mes comédiens soient réellement dans cette rugosité de la mer et qu’ils se confrontent à ses difficultés, donc il fallait que ça soit faisable en décor naturel. Et je pense qu’on a eu raison parce que ça amène une véracité à notre propos, une vérité qu’on n’aurait certainement pas eu autrement. Et donc à l’écriture, ça pose effectivement plusieurs problèmes ! Sans parler du temps pour les discussions pour le monter en production !

24I : Vous avez donc passé 40 jours en haute mer avec votre équipe pour tourner En solitaire. Quel était le principal défi pour vous ?
C. O. :
C’était de réussir à emmener toute une équipe sur un bateau destiné à 1 ou 2 personnes pendant 40 jours. On était entre 16 et 20 à bord, avec 2 caméras plus les comédiens. Le défi était là, mais aussi de respecter un plan de travail et de parvenir à emmener tout ce monde à participer à cette aventure sans que ça devienne une galère totale ou une mission impossible ! Au départ, ça a été compliqué. On a eu une première semaine extrêmement difficile avec des vagues de 5 mètres, tout le monde était malade… Là, je me suis posé des questions (rires). Mais bizarrement, ça a réuni tout le monde, ça a donné une force, une énergie, une solidarité et une envie de faire ce film. Certains sont restés malades du début à la fin mais ils l’ont fait, et je crois que tout le monde est fier de l’avoir fait. Ce genre de films, c’est avant tout une aventure, racontée autant que vécue. Bien sûr, ça ne change rien pour le spectateur, mais je crois que ça change tout de même un peu la façon dont tu racontes ton histoire quand tu la vis aussi. Ça apporte une vérité, une simplicité, je crois. Et je voulais absolument raconter tout ça à travers les yeux d’un skipper donc il fallait être tout le temps à bord avec lui, sans plans contemplatifs d’un bateau qui évolue au loin, pour être dans cette passion, dans ce voyage.

24I : Vous êtes directeur photo au départ. La photo d’En solitaire est assez saisissante, on sentirait presque le froid, l’humidité. Comment l’avez-vous abordée ?
C. O. :
J’ai travaillé avec Guillaume Schiffman (collaborateur de Claude Miller, Michel Hazanavicius ou Emmanuelle Bercot – ndlr) qui est un des grands directeurs photo en France. On a pris le parti de travailler à deux caméras tout le temps et je crois qu’on est toujours en accord avec le bateau. On a tout fait à l’épaule ou en maintenant toujours un mouvement, en faisant attention que ça ne bouge pas dans tous les sens et que ça devienne inregardable. On voulait en fait un véritable mouvement de navigation pour faire ressentir ce qui se passe quand on est à bord. Et je pense que cette sensation d’humidité, ou de froid, vient de là. Parce qu’en effet, c’est omniprésent. Le bateau transpire tout le temps, même quand on est dans la canicule, cette ambiance-là reste. Après, c’est aussi un travail de prises de vues. On a pas mal filtré, on a travaillé en amont puis étalonné pour que l’image ne soit ni artificielle, ni complètement naturelle non plus pour là encore créer une émotion.

24I : François Cluzet était-il un choix évident pour vous ?
C. O. :
Évident, oui. J’ai pensé à lui immédiatement. Je le connaissais auparavant, on avait déjà tourné ensemble. C’est un de nos plus grands acteurs. Et puis, il avait l’âge idéal pour interpréter le rôle. C’est quelqu’un qui intellectualise beaucoup ce qu’il fait, mais il a une telle force de comédien qu’il n’interprète pas, il est. Une fois qu’on avait bien disséqué, préparé, lu, il est devenu skipper. Et après, c’est devenu d’une simplicité… C’est vraiment un mec extraordinaire. Et dans cette aventure un peu folle, où mieux vaut amener des gens que tu connais, il a été d’une gentillesse et d’une simplicité absolues, même quand c’était compliqué. On a vraiment vécu des moments incroyables tous ensemble. Mais même avant de vivre tout ça et que ça se confirme, je savais que c’était pour lui, je ne voyais personne d’autre. Il a aussi ce côté vrai, rugueux, tellement investi qu’il se ferme un peu, comme un skipper. Je pense vraiment qu’il est excellent dans ce film.

24I : Le bateau est filmé avec beaucoup de majesté, comme s’il était un autre personnage.
C. O. :
C’est un personnage ! À part entière. Il fait partie de notre aventure, il en est à la base. Pour moi, c’est vraiment plus qu’un objet. Le marin est seul à bord pendant près de 80 jours et il développe forcément une intimité avec son bateau, une vraie complicité, un vrai rapport. C’est assez curieux, mais tous les marins ont ça. J’espère qu’on a réussi à rendre ça visible parce que c’est extrêmement important. La préparation pour ces courses est intense : ils sortent avec le bateau, se l’accaparent, le sentent, ou non, c’est un rapport très particulier. On a vraiment voulu être le plus juste possible par rapport à leur activité à bord et leur lien au bateau.

24I : Et comment Karine Vanasse s’est retrouvée dans votre film ?
C. O. :
En fait, on a un agent commun, donc on s’était déjà rencontrés. Je l’avais aussi vue dans quelques films français et quand je cherchais une anglo-saxonne pour ce rôle de skippeuse, j’ai pensé à elle. Et j’ai pu voir alors qu’elle était en plus sportive et très bonne nageuse. C’était parfait et elle a été extraordinaire. La pauvre était malade durant le tournage et elle a quand même interprété cette femme de façon admirable. En plus, c’est vraiment un rôle déterminant dans le film : c’est elle qui amène le changement, un autre point de vue, un autre affect.

24I : Le film a ce côté physique, réaliste, mais aussi très sentimental. Parler de réalisme lyrique vous convient ?
C. O. :
Oui, absolument ! Ça me correspond. C’est effectivement un mélange, parce que je crois que c’est ce qui nous rapproche de la complexité de ces hommes-là. Personne n’est tout blanc ou tout noir, tout sportif ou tout humanitaire : on se balade là-dedans en étant parfois plus l’un que l’autre. C’est plus, au fond, un film de solidarité et d’humanité qu’un film sportif. La base est celle d’une aventure, mais c’est un film d’émotion humaine, j’en suis persuadé.

24I : Avez-vous vu All is Lost de J.C. Chandor ?
C. O. :
Oui, bien sûr. Et je l’ai adoré. Mais ça n’a rien à voir avec mon film même si a priori, ça peut avoir l’air très similaire. En fait, lui, c’est un film sur une introspection, sur une peur. Bizarrement, ça a été tourné entièrement en bassin. Mais les Américains font ça très bien. Nous, on n’a pas ces moyens-là. Et puis All is Lost avait besoin de ce côté grandiose dont nous n’avions pas besoin pour rendre la chose la plus réaliste possible. Ça ne raconte pas la même histoire, mais c’est vraiment un très beau film. Ceci dit, c’est assez étonnant que deux films sur la mer, en mer, sortent comme ça, un peu en même temps…

Propos recueillis par Helen Faradji lors des Rendez-Vous du Cinéma Français organisés par Unifrance en janvier 2014.

 

La bande-annonce d’En solitaire


17 avril 2014