Entrevues

Entretien avec Denis Côté

par Serge Abiaad

MISES EN DANGER

Nous avons profité de la sortie de son 7e long-métrage (voire notre critique) pour rencontrer Denis Côté

24 Images : Denis Côté, si vous étiez toujours critique et journaliste de cinéma, par quelle question entameriez-vous cet entretien ?

Denis Côté : Je vais relier ma réponse à ce que je raconte. Je pense que c’est un film avec beaucoup de mises en danger, dont je suis fier, et je me serais interviewé en me demandant si ce n’était pas un peu épeurant de faire autant de mélanges et d’alchimie, et forcément, j’aurais répondu que oui. Je me dis que chaque film répond à celui qui l’a précédé et celui-ci répond un peu à Curling. Que ça soit une réponse ou un prolongement, on essaye d’évoluer, et je me demande à quoi j’ai bien pu réagir par rapport à Curling, un film avec un filet en dessous. Je maîtrisais assez bien l’univers de Curling, les non-dits, l’atmosphère, c’est quelque chose qui ronronne depuis mes courts-métrages, et dans ce film il y avait peut-être un aboutissement, mais je ne me trouvais pas assez en danger. Pour Vic+Flo, ça a commencé avec une espèce de casting improbable, puis j’ai poussé ça dans des retranchements avec de la comédie, du drame, du grotesque, du faux sang. Je me suis rapproché plus de mes personnages, j’ai filmé les acteurs de face avec de longs dialogues et de l’émotion… Je m’en allais un peu plus dans le noir, et disons que je suis assez fier des mises en danger du film. Ceci dit, même en date d’aujourd’hui, je suis plus à l’aise de parler de Curling comme si je n’étais pas encore certain de tout ce qu’il y a dans Vic + Flo. Quand je suis arrivé à Berlin, j’étais terrifié, je ne savais pas ce que j’avais entre les mains, je voyais ça comme une pizza qui ne tenait pas. J’avais aussi très peur de la fin du film parce qu’à un moment donné, on coupe le fil narratif ou psychologique qu’on a construit, et je m’étais demandé si j’avais le droit de faire ça alors qu’avec Curling, j’étais en terrains connus et donc plus confiant. Aujourd’hui, avec les bonnes réactions envers film, les ventes internationales, le prix à Berlin, ça me calme, ça me réconcilie avec le film. Quand je vois le dernier film de Tsai Ming Liang (Diary of a Young Boy)… on a beau apprécier son cinéma, on se pose des questions sur le danger dans lequel il se place. Les Dardenne, on les a tant aimés, mais quand est ce qu’on saute la ligne quand les Dardenne font un Dardenne? Parfois on me dit qu’aucun de mes films ne se ressemblent, mais je ne suis pas d’accord. Même si j’y vois un compliment. Ce n’est pas de la réinvention, mais une légère mise en danger disons.

24I : Vous dites que vos films sont souvent des réponses aux précédents, qu’ils sont une continuité ou un rebond… Vic + Flo est à mon sens dans la continuité parce qu’on est dans un monde de dresseurs (l’agent) et d’animaux (Vic et Flo). Bestiaire questionnait le regard à travers l’animal, ici vous questionnez l’humain à travers l’animalité…

DC : J’aime beaucoup cette façon de le voir et de l’exprimer, mais moi j’ai plus ou moins le droit de le dire, sinon on m’accuserait de scruter l’humain à la loupe comme un insecte, ou d’être ce fameux cinéaste-anthropologiste. C’est déjà un peu réducteur, comme si le cinéaste se plaçait dans la posture de celui qui regarde les humains en s’amusant un peu. Mais ce n’est pas faux, la part animal de l’être humain, on est capable de s’y intéresser sans avoir l’air de quelqu’un qui regarde ça de haut. Est ce que mes femmes sont des animaux? Je n’ai pas le doit de dire qu’elles le sont en partant, je suis obligé dans mon discours de parler seulement d’humanité, d’être humain. Ça va me piéger à un moment donné, alors c’est certain que je te laisse les pistes. Tu parles à quelqu’un qui a fait Bestiaire et qui est obsédé par comment on regarde une image, une chose, un être humain. Il faut sauver un peu d’humanité dans tout ça et ne pas devenir un cynique. J’ai une admiration pour un cinéaste comme Ulrich Seidl, mais c’est de l’amour-haine. Parfois je ne veux pas y croire, je me demande où il en est dans sa vie pour traiter les gens comme ça. Parfois je le trouve très juste dans sa manière d’observer l’humanité même s’il est assez extrême dans ses choix. C’est quand même quelqu’un qui me tracasse beaucoup, peut-être parce que je suis sur ce terrain aussi.

24I : Seidl c’est quelqu’un qui ajuste le fond avec une forme, il a un côté certainement aseptisé, mais je présume que c’est quelqu’un qui doit ressembler à ses personnages…

DC : Ce n’est pas quelqu’un qui masque, il est certainement dur, mais il ne ment pas.  Je trouve que dans le dernier volet de sa trilogie [Paradis,] il se perd, parce qu’il fait du Ulrich Seidl, alors que dans les deux premiers il arrivait à se réinventer. Il est sur un terrain glissant. Moi je pense être plus doux que ça et je pense être capable de mettre une étiquette de misanthrope à Ulrich Seidl. Dès qu’on met un peu de rigueur dans ses cadres et qu’on à l’air de regarder les choses de loin, on est forcément taxé de froideur ou de détachement, et ça il faut le défendre.

24I : Vous vous défendez souvent de ne pas prétendre faire autre chose que ce que vous savez faire et je me demande si le film que vous aviez en tête est le film réalisé ou s’il y avait des éléments de surprise en voyant le résultat final?

DC : Non, moi je vais m’étonner en regardant mes films « laboratoires », que certains appellent des films de vacances. Je pense à Carcasses ou Bestiaire où il n’y a pas de scénario. Vic+ Flo est un film assez verrouillé. Quand tu as un budget de 2.2 millions, une équipe de 30 personnes, ça ne peut être que calfeutré. La plus grande zone d’ombre, c’est de me débrouiller au quotidien avec Pierrette Robitaille qui est une actrice qui ne devait pas visiter mon univers. C’était un peu contre toute logique, mais je me suis quand même donné le défi de l’inviter dans ce monde. Je ne savais comment on allait se démêler au jour le jour et je n’ai aucune anecdote négative à son sujet ; ça a été extraordinaire. Il y avait tout un travail de moulage, tout ce qu’elle extériorise j’essayais de l’intérioriser. Au final c’est mon film le plus autobiographique, même si ça peut paraître étrange. Je le regarde et ça me terrifie de me demander si je ne suis pas comme une Victoria Champagne, quelqu’un qui veut vivre un peu en marge, comme moi qui veut survivre dans l’industrie du cinéma québécois. Et ça va jusque dans ma vie personnelle, car je suis un assez mauvais citoyen… tu ne me verras pas toujours rejoindre les causes ou m’associer à des  groupes, ou militer pour quelque chose. Je me retrouve assez seul dans mon coin, et il y a quelque chose dans Vic qui me ressemble un peu, et j’ai quelque chose dans Flo aussi, je suis un être social. J’apprivoise un peu la chose, c’est comme un serpent qui glisse et on ne sait pas vers quel coin il se dirige… je suis un scénariste de page blanche, je ne pars pas d’un sujet ou d’une anecdote, d’un fait divers ou un fait de société et je n’ai pas besoin de dire le monde : j’ai besoin de le montrer, le réinterpréter, le réadapter. Je pars de rien, ou de quelque chose d’assez abstrait.

24I : Ne seriez-vous pas un pessimiste bien informé ?

DC : [rires…] Que ça soit le printemps érable ou des revendications de groupe de cinéastes, ou monter aux barricades pour ci ou pour ça, il est vrai que je m’informe, mais j’ai du mal à y participer.

24I : Peut-être qu’à l’image de votre cinéma, vous ne cherchez pas à changer les choses…

DC : Oui, mais en même temps, je ne veux pas de l’image d’un cinéaste pur et dur dans sa tour d’ivoire, caché sur son île qui n’en a rien à foutre et qui est au-dessus de tout. J’aimerais participer aux activités de la cité, mais je ne suis pas capable d’avoir un regard assez social sur les choses ou sur mes sujets. J’ai des obsessions de cinéaste un peu autiste qui s’intéresse tout simplement au cinéma, à son langage, à dynamiter des structures narratives. Dès que j’arrive devant un sujet chaud de société, je ne sais plus comment me positionner et je me dis qu’il y aura 8 cinéastes sur 10 qui vont l’attraper, ce sujet. Je ne suis pas un paresseux, ni un pessimiste, mais j’aime bien cette formule de “pessimiste bien informé”.  Je m’informe sur tout, j’essaye de me faire une opinion, mais je n’aime pas travailler dans les évidences non plus. Ça me fait penser au plan final dont on a beaucoup débattu, où Romane [Bohringer] regarde la caméra et dit « c’est fini ». Là je découvre que, dans chaque projection, il y a la moitié de la salle qui me demande de retirer ce plan et l’autre qui me dit de le garder. On a eu de grandes disputes au montage, et j’ai finalement décidé de garder. Aujourd’hui, quand vient le temps de le défendre, je dis que le but du film était de les faire finir ensemble et c’est donc une évidence. On a aussi l’actrice qui regarde la caméra et qui semble dire au spectateur “notre petit jeu est fini, retournons à la maison maintenant”. Ça ne passe pas chez tout le monde parce que c’est le cinéma qui parle au spectateur au lieu de le laisser avec les personnages dans l’émotion.

24I : Votre film devait s’intituler Vic+Flo meurent à la fin. Je pense à Haneke qui parle directement au spectateur en le conviant au jeu. Dans Funny Games, il nous dit d’emblée que ses personnages vont finir par mourir.

DC : Au début c’était vraiment une blague. J’ai découvert ensuite qu’il y avait un court-métrage américain qui s’intitulait Johnny Dies at the End. Je l’ai dit à tout le monde, on en riait beaucoup, mais je ne m’étais pas assez pris au sérieux pour le garder. Tu ouvres d’ailleurs une porte vers un autre truc qui me hante… J’ai donné une tonne d’entrevues il y a deux jours et on m’a souvent dit : « avec Vic + Flo, on sent que tu es rendu quelque part, c’est l’aboutissement de tout ce que tu cherchais auparavant.»

24I : En voulant dire que vous n’étiez nulle part ?

DC : Exactement. Donc les gens voient ce film comme la fin de longues années d’errance. Je leur demande de se justifier, on me dit que je me suis enfin rapporché de mes personnages, que c’est plus chaleureux, que j’en donne un peu plus au spectateur. Mais vous parlez quand même à quelqu’un, que vous l’aimiez ou pas, qui est derrière chacun de ses plans. Je suis inévitablement caché derrière chacun de mes plans, il y a tout le temps quelqu’un qui tire les ficelles. Je ne pourrais jamais me dérober derrière mon matériel. Je ne peux pas m’en guérir et d’ailleurs ce n’est pas une maladie. Je n’accepte pas qu’on me dise que j’étais dans le tâtonnement tout ce temps là, et secrètement je pense que Curling est un film plus intéressant que Vic+FLo.

24I : Quand on fait un film comme Vic+ Flo où l’histoire ne se passe pas comme prévue, est ce que l’écriture du scénario s’articule elle aussi autour d’imprévus ?

DC : Dans Vic+Flo, il y a avait premièrement une idée très juvénile. On reprochait à Curling d’être un film sans rebondissements et sans fin, alors je m’étais dit que j’allais satisfaire mes critiques même si j’en assume la naïveté. Après c’est la question de la fatalité qui m’a intéressé, et je me suis dit qu’on allait construire un film qui semble se diriger vers une piste, mais dans la vraie vie, si je traverse la rue et qu’une auto m’écrasait, même après avoir rencontré la femme parfaite, trouvé le meilleur boulot, ou gagné au loto, je viens quand même de me faire écraser, et je trouve qu’au cinéma, on ne casse pas assez tout ce qu’on vient de construire. Pour certains, c’est complètement catapulté et on ne peut pas voir la fin venir, mais je pense que ça se vaut. À chaque fois que je vais voir les gens des Cahiers du cinéma, on me dit qu’ils n’ont jamais vu un cinéaste qui s’autodétruisait autant, que je me dynamitais comme si je n’acceptais pas ce que je venais de construire, et que je tirais le tapis sous mes pieds et sous leurs pieds. Effectivement, soit je commence à m’ennuyer de ce que je viens d’installer, soit je vais me mettre en danger et enlever le filet. Ils ne savent pas s’ils aiment ou pas, moi non plus d’ailleurs. Carcasses et Nos vies privées aussi sont des films en deux parties, il y a un besoin inconscient d’être absolument incertain de ce qu’on fait.

24I : Vous disiez être un cinéaste de la page blanche, mais parler de fatalité c’est dire que l’inéluctable est déjà là.

DC: Oui, mais par contre, je ne te dirais pas que la fin était déjà sur papier. L’argument, c’était de faire finir Vic et Flo ensemble pour l’éternité, et qu’elles arrêtent de s’engueuler. Je voulais une belle fin romantique, et la vraie finale c’est que les femmes à la fin marchaient sur des routes en se faisant des caresses pendant 3 minutes, et à la fin,  qui avait été tournée d’ailleurs, on les montrait en prison, là où elles s’étaient rencontrées, en regardant des femmes de l’autre côté de la clôture fumer et boire des cafés. Elles se disaient un secret inaudible et le film se terminait comme ça. On a repris cette fin pour la replacer en partie au centre. Je me disais que ça serait une belle fin de les faire revenir à leur jardin d’Eden. Mais comment les faire terminer ensemble ? Je me suis alors dit que j’allais les faire passer à travers un chemin de croix très cinématographique, de l’ultra violence vers quelque chose de beau, ce qui n’était pas prévu au début.

24I : Je trouve qu’il y a dans ce film un bel équilibre entre droiture, austérité, pudeur et quelque chose de frivole avec des soubresauts de violence. C’est un objet à deux sens, autant dans son réalisme que dans sa plasticité.

DC : Je pense que c’est là depuis le début, et je pense notamment aux confrontations fiction/documentaire. Pour moi, Carcasses est un film d’expérimentation et je n’explorerai plus jamais des extrêmes comme ça. Je trouve ce film complètement improbable, je ne sais pas ce qu’il vaut, je n’irai plus jamais aussi loin, je pense. Je crois que la dualité sous toutes ses formes m’habite et il faut que ça soit toujours là. L’autre chose qui m’intéresse de plus en plus, c’est de tordre le réel. Si on revient aux États nordiques, il y aurait beau avoir une poubelle mauve en plein milieu de l’écran, je n’aurais jamais osé l’enlever… j’étais une espèce d’apôtre du réel sur lequel on avait pas droit d’intervenir. Je venais du cinéma direct et on ne touche à rien. Maintenant je me demande à quoi ça sert d’être cinéaste si c’est pour seulement rendre compte du réel, pour l’imiter, pour redonner aux gens ce qu’ils ont vécu dans leur journée. Je n’ai pas un très bon œil pour le documentaire, même si pour certains j’en fais. Le cinéma québécois est toujours engoncé dans un réalisme social que les gens aiment quand même, mais c’est parce qu’on vient d’une société de conteurs. Moi j’en ai soupé de ça et je sais que quand on regarde Curling ou Vic+Flo, ce sont des films qui ressemblent à quelque chose qui se pourrait, mais pas vraiment. Il y a donc cette espèce de pied tendu du réel et j’y tiens. J’ai travaillé avec une agente de libération conditionnelle et elle m’a dit qu’il y avait quatre scènes dans le film absolument improbables et que les agents qui verraient le film allaient en rire, que j’étais à côté du plausible. Je tiens à cette insécurité qu’on a par rapport à la réalité proposée et à cette hybridité. Je peux être bon public de films qui courent derrière le réel, mais je ne comprends pas vraiment. Le dernier film de Danis Tanovic (An Episode in the Life of an Iron Picker), c’est du réalisme social de seconde main, on ne peut plus faire des films comme ça en 2013. Je pense que j’ai fait le tour des personnages qui s’expriment mal et là j’ai envie d’écrire pour des personnages extrêmement éduqués, un peu de centre droit, un peu bourgeois même et leur faire exprimer très clairement leurs idées. Mais je ne voudrais pas non plus prendre à bras le corps un sujet pour le circonscrire, ce qui est un peu la maladie de nos films.

24I : Vous parlez souvent de vos influences, mais on ne les retrouve pas tant dans vos films. Ne seriez-vous pas un genre de Tarantino qui ne s’assume pas ?

DC : [rires…] Je pense que pour les deux ou trois premiers films, on ne me prenait pas au sérieux. On disait que j’étais un critique qui filmait ses références. J’en suis à mon septième film et là j’entends la chose qui me fait le plus plaisir : « C’est un film de Denis Côté ». J’avais hâte de l’entendre. On me dit qu’il y a un lien entre Bestiaire et le nouveau film, et c’est dans les cadres. Un ancien critique a tellement emmagasiné de matériel de sa cinéphilie qu’il est obligé de régurgiter des choses. Je ne me souviens pas d’une seule scène dans mon cinéma où j’ai réellement pompé quelqu’un. Sauf que je ne peux pas me battre contre la bêtise des gens qui disent que Elle veut le chaos, c’est du Bela Tarr parce que c’est filmé en noir et blanc. Dans Vic+Flo, je pense m’être affranchi de beaucoup de choses. C’est sûr qu’encore une fois, cette espèce d’américanité du film et sa violence vont nous renvoyer aux frères Coen. Les frères Coen ont le dos large, c’est un panier énorme et on lance tellement de trucs à ces mecs. On est tous influencé par eux. C’est inscrit dans mon ADN, j’ai grandi avec le cinéma d’horreur, c’est en moi, mais néanmoins je n’ai pas envie de faire mon film de zombies, je suis trop intéressé à mélanger des choses.

24I : Nous parlions d’Ulrich Seidl qui commence à “faire du Ulrich Seidl”, redoutez-vous de tomber dans ce même piège ?

DC : Tu peux faire la même chose en te réinventant. Et quand je regarde ma filmographie, j’ai l’impression que les spectateurs ne savent plus de quel côté m’attendre. Mais quand il disent que c’est un film de Denis Côté, ça me fait vraiment du bien. Le vieux cliché qu’on fait toujours le même film est vrai : je vois Vic+Flo et je vois des scènes que j’ai déjà tournées. Le spectateur ne le voit pas, mais moi je vois la même idée, ça tourne en rond, mais ce n’est pas mauvais. Je sens qu’avec ce film j’ai réparé les erreurs de Elle veut le chaos, c’est deux personnes dans une cabane comme il y avait dans mon film bulgare, c’est une roue qui tourne. Et je pense que Bestiaire expiait les erreurs de Carcasses.

24I : Vous arrivez à vous détacher et à être très critique de votre travail… Pourriez-vous dans ce détachement écrire un texte critique sur Vic+Flo ?

DC : Oui absolument, je suis très détaché de moi-même. Quand je finis un film, je vous le donne. Vous me direz ce que vous en voulez et je le vivrais très bien. Il y a des cinéastes qui sont complètement figés par la critique et je suis triste pour eux. Moi je vois mon travail comme un mur et chaque film est une brique, je n’ai jamais fait de chef-d’œuvre et je n‘aspire pas à en faire. Je ne veux pas attendre 7 ans avant de faire le film de la consécration, je suis très laboratoire avec moi-même, dans mon cinéma. Écrire une critique de mon propre film, oui j’en serais capable. Mais dans l’exercice il faudrait que je me trouve des défauts, ou l’écrire au “Je” pour révéler mes erreurs.

24I : Mais l’idée est de prendre de la distance, de voir le film comme un spectateur. Kiarostami a dit à propos de Close-Up qu’il pouvait le voir en salle avec un public sans avoir l’impression de l’avoir réalisé. Avez-vous déjà eu ce sentiment ?

DC : Oui, pour Carcasses. Je peux le regarder 200 fois avec le public, je n’ai pas encore apprivoisé ce film. Je ne peux pas regarder Curling ou Vic+Flo, ce sont pour moi des films « morts » c’est à dire qu’ils sont fabriqués, avec un début, un milieu et une fin, ce ne sont pas des objets sauvages. Ils sont morts pour l’auteur, ils ont été faits.  Je peux comprendre un cinéaste qui dit ne regarder aucun de ses films, parce qu’ils sont faits. Carcasses n’est pas un film qui est fait. Bestiaire à la limite n’est pas un film fait, je peux le regarder et me demander ce que j’ai essayé d’accomplir… je me pose encore des questions. L’autre jour, un journaliste me demande si je suis content de mon film. Je lui demande de s’expliquer et il me dit que j’ai toujours l’air tourmenté, que je m’autocritique beaucoup et ça ne fait pas de moi un ambitieux. Je lui dis que je ne suis pas un carriériste, ni un calculateur, je suis un travaillant. Ensuite il termine en me demandant ce qu’il pourrait me souhaiter. Le simple fait que cette question naisse dans sa tête, c’est penser que je suis arrivé à un sommet quelconque. Je ne fais que faire des films, un après l’autre et on me donne l’impression que je n’ai fait que des brouillons avant Vic+Flo. Beaucoup de critiques aujourd’hui vont de films en films et ferment la porte sur une œuvre sans prendre en considération qu’il y a un autre à venir. Le plaisir est de voir où le cinéaste va nous emmener. L’autre jour à la radio, le chroniqueur me disait « Enfin ! » à micro fermé [rires]. Et ensuite il ajoute « reste toi même ! ».  Maintenant que j’ai gagné un prix, que les institutions sont un peu avec moi, je suis habité d’une certaine confiance pour la suite, mais le prix m’a juste dit d’être moi-même, je ne vais pas frapper à d’autres portes pour tourner à la télé ou du clip ou de la pub, je ne fais pas partie de ces familles et d’ailleurs je n’y suis jamais invité.

24I : Vous êtes un cinéaste attendu et pourtant vous vous intéressez à revenir sur vos pas et faire des exercices de style… est ce qu’il serait un peu plus difficile de revenir vers un registre plus expérimental après le succès de Vic+Flo ?

DC : Je suis un cinéaste banalisé, je pense. Les vendeurs internationaux ne se lancent pas sur mes films, ils se disent que dans tous les cas, j’en sors un autre l’année prochaine. Même au niveau local, on me voit dans la rue, à la cinémathèque, je mange un burger là et je suis dans les soirées, je ne veux pas sacraliser mon travail ou ma personne, je suis quelqu’un de très accessible, mais un cinéaste qui revient après 5 ans d’absence ne passe pas inaperçu, et on parle de vrai film, alors que dans mon cas, on parle de nouvelle expérimentation. Je ne m’empêcherais pas de tourner, c’est ce que je fais dans la vie. Mais après sept films, on peut, je pense, éviter le « Enfin, tu es rendu quelque part ! »

Propos recueillis et retranscrits le 29 août par Serge Abiaad.


5 septembre 2013