Entrevues

Entretien avec Frédérick Pelletier

par François Jardon-Gomez

Primé deux fois plutôt qu’une lors du dernier FNC, le premier-long métrage de Frédérick Pelletier aborde la rencontre de deux êtres esseulés, un travailleur sur un cargo et une mère monoparentale, dans un monde qui laisse peu de place à l’espoir. À une semaine de la sortie du film, nous avons rencontré le réalisateur.

24 Images : J’aimerais débuter avec le choix des acteurs, et particulièrement celui d’Issaka Sawadogo. Comment s’est faite la rencontre, avez-vous volontairement voulu trouver un acteur qu’on ne connaît pas ici?
Frédérick Pelletier :
Il y avait ce désir, dès le départ, d’aller chercher quelqu’un qu’on ne connaît pas parce que c’est toujours excitant pour un réalisateur de découvrir des nouveaux visages. Un des producteurs me parlait d’un court-métrage qu’il avait vu avec un acteur extraordinaire, mais il ne se rappelait ni du nom du film ni de l’acteur! Trois ans plus tard, au festival de Rotterdam, nous avons rencontré Marion Hansël, notre coproductrice, qui venait de faire un film avec Issaka. J’ai écouté le film et j’ai tout de suite su que c’était le comédien qu’on cherchait depuis trois ans.

24 I : C’est un acteur qui a un charisme et une présence à l’écran incroyables.
F.P.:
Oui, et dans la vie de tous les jours également, d’autres diraient même que c’est un peu un mâle alpha (rires). On s’est rencontrés à Paris pour discuter durant une heure et demie, on a fait un petit essai à la caméra pour que je puisse le montrer aux producteurs ici, mais je savais déjà que ça allait être lui. Son parcours m’a aussi interpellé : le fait que ce soit un Africain…

24 I : C’était important pour vous que le personnage soit africain?
F.P.:
Tout à fait, je voulais qu’il puisse amener sa culture avec lui pour le personnage : ses tics de langages, ses politesses, la façon de se tenir, ce sont des choses selon moi profondément culturelles. Je cherchais aussi une dimension assez physique dans le jeu et dans les réactions à l’écran, surtout que j’essaie d’éviter les explications psychologiques en dirigeant les acteurs.

24 I : Est-ce que le fait qu’il soit aussi acteur de théâtre répondait à ce désir d’un jeu plus physique ?
F.P.:
C’est surtout le fait qu’il soit autodidacte qui m’a beaucoup plu. J’ai eu très vite l’impression qu’il avait naturellement ce sens du jeu devant la caméra sans être formaté par un apprentissage du jeu théâtral. Comme comédien, il savait que son corps était son principal instrument, plutôt que sa manière de déclamer ou dire son texte. Ça m’a permis de jouer avec cette idée de l’intention derrière les répliques, mais en laissant Issaka trouver la manière de les dire. Mais c’était aussi un défi d’écriture de trouver les bons mots pour un Africain de 45 ans dont le français n’est pas tout à fait la langue maternelle.

24 I : Est-ce que les dialogues ont changé au fil du tournage ou avec la rencontre d’Issaka Sawadogo?
F.P.:
Il y a eu des petits changements ici et là, surtout que ce n’est pas un film où la langue dialoguée est travaillée de manière très précise comme ça peut être le cas dans un certain cinéma. Je suis plutôt intéressé par un réalisme et c’était important pour moi que Diego Star soit plutôt dans cette voie.

24 I : Est-ce que le choix de Chloé Bourgeois s’est fait assez tôt dans le processus et avec la même volonté de trouver quelqu’un de moins connu?
F.P.:
C’était évident que le défi allait être encore plus grand de découvrir « quelqu’un » avec une actrice québécoise qu’avec Issaka. J’ai vu Chloé très tôt en audition, mais à cette époque je n’avais pas trouvé Issaka et c’était important de trouver une paire, donc je ne voulais pas faire de choix trop rapidement. Après, j’ai rencontré plusieurs actrices et Chloé ressortait du lot, peut-être parce que c’est aussi une autodidacte qui a une personnalité très forte et qui n’est pas non plus « formatée » par les écoles de jeu.

24 I : On sent très bien dans le film qu’ils ont développé une chimie très forte qui rend leur rencontre d’autant plus crédible.
F.P.:
Ils se sont rencontrés lors d’un souper avant le tournage, mais on a commencé le tournage par la scène où le personnage d’Issaka arrive chez celui de Chloé, donc cette première scène de rencontre dans le film est aussi leur première véritable rencontre. C’est un lieu commun de le dire, mais je pense sincèrement qu’un bon casting c’est 50% du travail d’un réalisateur : après, quand les conditions de tournage rejoignent les intentions, les résultats sont encore plus intéressants.

24 I : On sent chez vous une volonté de s’intéresser au quotidien et aux déboires des « petites gens » qui rappelle la démarche de Ken Loach ou des frères Dardenne, par exemple. Est-ce que cette filiation est importante pour vous?
F.P.:
Pour moi c’est la hauteur de regard que j’ai envie d’avoir. Je me sens loin d’un cinéma plus maniéré, coloré, ça ne m’intéresse pas. La découverte du cinéma documentaire a été très importante dans mon parcours et même si Diego Star est une fiction, j’ai essayé d’y glisser des ancrages réels. Je ne voulais pas filmer les personnages de manière condescendante ou, à l’inverse, essayer de susciter une fausse pitié par rapport à eux. C’est un milieu que je connais et mon angoisse de chaque instant était de faire en sorte que le regard sur ces personnages ne participe jamais à une esthétisation de la misère ou des « petites gens », justement. Et oui, des cinéastes comme Mike Leigh, les frères Dardenne ou Ken Loach ont parfaitement réussi à trouver la manière de filmer ces personnages sans porter de jugement sur leur condition.

24 I : C’est aussi un cinéma qui a un fond politique assez puissant, ce qu’on retrouve dans Diego Star. La coïncidence est d’ailleurs forte : le film sort alors que chantier de la Davie a terminé en octobre la construction de son premier bateau depuis la fin des années 1990. C’est un beau cas de réalité qui rattrape la fiction, non?
F.P.:
Oui et ça nous a suivi à peu près tout le long du tournage, qui a commencé deux ans après la fermeture du chantier. On les avait approchés alors qu’ils étaient encore en activité et d’emblée ils ont été très ouverts, tant que ça ne les empêchait pas de travailler. Le hasard a voulu que le chantier fasse faillite dans les mois avant le tournage, ce qui a changé la donne pour nous. Le chantier n’était plus occupé mais on l’a su suffisamment d’avance pour intégrer ces données dans la trame du film et faire en sorte que ça fasse partie de cette lourdeur généralisée.

24 I : Le rapport à l’hiver est également intéressant puisque le film donne à voir une sorte de regard extérieur, voire exotique, à travers le personnage de Traoré, ce qui est assez rare, il me semble, au cinéma québécois.
F.P.:
J’ai commencé à écrire le film au moment de la première crise des accommodements raisonnables et cette idée d’un étranger qui arrive répondait à ce contexte-là. J’avais deux envies : ne pas faire de film sur l’immigration (refaire La faute à Voltaire, par exemple) et que le point de vue principal soit celui de l’autre, de l’étranger. J’ai vite pensé au Survenant comme modèle d’un personnage étranger dont on ne sait rien, qui arrive et repart en perturbant le cours des choses, je trouvais cette idée très forte.

24 I : En même temps, on sent qu’en bout de ligne les personnages ne peuvent pas s’en sortir face à la logique économique et sociale qui les dépasse et que le cours des choses restera le même…
F.P.:
Ça s’est imposé dans la logique narrative, je savais qu’une fin lumineuse et heureuse ne serait pas honnête face à l’histoire que je voulais raconter. Par contre, je ne crois pas que la fin soit d’un pessimisme forcé, elle découle d’un récit où le chantier est en faillite et les marins abandonnés à leur sort.

24 I : J’ai l’impression que le regard de Traoré permet plus facilement les moments de « poétisation » du réel qu’on retrouve dans le film, comme la scène de la souffleuse. Comment l’avez-vous envisagée?
F.P.:
Je dirais surtout que ce sont des choses qui sont encore impressionnantes pour moi, j’avais donc l’impression que ce le serait encore plus pour un étranger. L’intention n’était pas poétique, mais simplement de mettre un peu de lumière au milieu de cette noirceur et donner un moment de respiration dans le récit. C’est le génie des frères Dardenne ou de Ken Loach de réussir des scènes comme ça au milieu d’un récit où tout va mal. Mais il n’y a pas beaucoup de scènes de ce genre dans Diego Star

24 I : En effet, mais on sent leur importance puisqu’elles empêchent notamment le film d’être misérabiliste, non?
F.P.:
Oui, tout à fait! La scène de la souffleuse est aussi un point tournant dans le film, c’est un plan qui nous amène ailleurs et qui signale un changement dans leur relation. Mais un plan seul ne veut jamais rien dire. Ce qui est plus compliqué c’est de trouver le bon chemin pour s’y rendre et que là, il puisse avoir la puissance d’évocation qu’on veut lui donner.

24 I : De manière plus terre-à-terre, comment on se sent à la veille de présenter le film en salles chez soi après un long et fructueux parcours en festival?
F.P.:
Il y a trois choses : une grande fébrilité et une grande joie de le faire, c’est à la fois grisant et malaisant d’être au centre de l’attention comme ça. Je suis fier qu’enfin il trouve sa place au sein du cinéma québécois, mais il y a aussi une part de peur que le film soit mal reçu ou qu’il ne trouve pas son public, parce que l’écosystème des salles au Québec est parfois cruel pour un film québécois indépendant comme Diego Star. Enfin, il y a un grand soulagement parce que ça me permet maintenant de pouvoir travailler sur de nouveaux projets.

24 I : Parmi les projets à venir, il y a ce documentaire sur le chantier de la Davie qui a été tourné à peu près en même temps que Diego Star
F.P.:
Un an avant, en fait! J’ai décidé de le produire à compte d’auteur et je n’avais pas envie de remplir à nouveau la paperasse alors que le projet avait déjà été refusé une fois. Avec le parcours de Diego Star, je pouvais produire le film moi-même et j’avais envie de ne pas attendre pour que ça se fasse. J’attends simplement que mon monteur soit disponible avant de poursuivre le processus, mais c’est mon projet pour l’hiver.

24 I : Parlant de montage, le choix de Marie-Hélène Dozo, qui a travaillé sur tous les films des frères Dardenne, c’est le vôtre?
F.P.:
C’est un fantasme, t’as envie de travailler avec des gens comme ça dès que tu commences à faire du cinéma! La coproduction avec la Belgique m’a permis de le faire puisqu’il faut avoir au moins un chef technique du pays coproducteur. J’ai essayé à tout hasard de voir si elle était disponible, on s’est rencontrés et elle a adoré le projet, tout simplement.

24 I : En terminant, comment le fait d’avoir été critique et coéditeur à Hors Champ, d’avoir travaillé à la Cinémathèque québécoise et à l’ONF a influé sur votre rapport au cinéma et, surtout, à la production cinématographique d’ici?
F.P.:
J’ai envie de dire que j’ai eu trois écoles de cinéma, au-delà de l’envie de raconter des histoires et faire des films. Il y a d’abord eu Concordia, où j’ai pu faire des films, des très mauvais et d’autres qui marchaient un peu mieux. Puis, la Cinémathèque où j’ai travaillé quand j’étudiais, payé à regarder des films pour vérifier la qualité des projections : j’ai vu des centaines, voire des milliers de films, ce qui m’a donné un bagage cinématographique énorme, mais aussi une humilité face à tout ce qui a été fait, et très bien fait, avant. Finalement, le passage à Hors Champ et la rencontre avec André Habib et Nicolas Renaud ont nourri toute ma réflexion plus « théorique » sur l’éthique du regard et le rapport que le cinéma entretient avec le réel.

24 I : Est-ce qu’il y aurait moyen pour vous de repasser « de l’autre côté » et refaire de la critique?
F.P.:
Non, je ne le referai plus, d’abord parce que faire des films m’a appris que la critique est vraiment difficile et aussi parce que l’envie, l’énergie y est moins, je ne pourrais plus écrire autant qu’avant. Juste les deux entrées de blogue pour vous ont été une expérience souffrante (rires)!

 

Propos recueillis par François Jardon-Gomez le 20 novembre 2013.

La bande-annonce de Diego Star (en salles le 6 décembre prochain)


28 novembre 2013