Entrevues

Entretien avec Nabil Ben Yadir

par Helen Faradji

LA NAISSANCE DES HÉROS

1983. La France a perdu ses illusions mitterandiennes. Chômage, crise, racisme, violence règnent… et ce sera la bavure de trop dans la cité des Minguettes, dans la banlieue de Lyon. Pourtant, c’est aussi de ce dérapage que naîtra l’espoir. Par une marche aussi simple qu’utopique, songée pacifique et pour l’égalité, entreprise par une trentaine de gamins et qui réunira plus de 100 000 personnes à son point d’arrivée à Paris. C’est cette histoire-conte de fées mais oubliée par l’Histoire et la politique que raconte aujourd’hui Nabil Ben Yadir (Les Barons) dans La Marche, un film aussi pétri de bonnes intentions que de vitalité naïve. Rencontre avec un réalisateur qui croit à l’héroïsme.

24 IMAGES : Pourquoi avoir eu envie de raconter cette histoire de La Marche précisément aujourd’hui ?
NABIL BEN YADIR :
En fait, quand j’ai découvert cette histoire, sa réalité, j’ai d’abord pensé que c’était extraordinaire que je ne la connaisse pas alors que ce sont des thématiques qui me travaillent, qui m’intéressent. Et j’ai tout de suite senti que ça résonnait très fort avec ce que l’on vit aujourd’hui, avec les questions du vivre ensemble, du racisme. Et la question de la non-violence qui, elle, est de moins de moins d’actualité par contre, m’a interpellée. Je trouvais ça intéressant que des jeunes aient pu organiser cette marche, inspirés par Ghandi, et le film que Richard Attenborough en a fait en 1983, et non par Tony Montana, alors qu’on a tendance à penser que les jeunes de banlieue ne peuvent être inspirés que par ce genre de films-là. Et je trouvais intéressant d’en parler 30 ans plus tard, alors que cette histoire n’a jamais été traitée de façon cinématographique ou même documentaire, en me demandant comment ça se fait que ça soit un sujet encore touchy – pleins de gens ont voulu raconter cette histoire et ne l’ont finalement pas fait. Je crois que le fait que je sois belge m’a aussi donné la distance nécessaire pour l’aborder. Je pense en fait que chaque pays a un problème avec son Histoire et il faut soit du temps, soit un touriste pour venir la raconter. En Belgique, c’est la même chose. C’est Scorsese qui va venir faire une série sur le roi Léopold II ! Ses rapports, notamment, avec le Congo sont fascinants mais je crois qu’il fallait quelqu’un d’extérieur pour en voir la dimension cinématographique et ne pas se sentir empêché par des pressions politiques ou autres.

24I : Et vous pensez que c’est pour cette raison que l’on ne connaît pas l’histoire de La Marche ?
N.B.Y :
C’est une histoire très particulière. La marche elle-même a été un peu déformée, on l’a appelée la Marche des Beurs, on l’a réduite, on l’a communautarisée alors que, le film le montre, ce n’était pas le cas. D’ailleurs, le mot Beur n’existait presque pas à l’époque : les marcheurs eux-mêmes, venant de Lyon, ne l’ont découvert qu’en arrivant à Paris. Après, il y a eu aussi toute une dimension politique qui s’y est greffée qui a pu faire penser à certains que la marche elle-même était une opération politique, alors que l’histoire nous prouve le contraire. Pour moi, il y a une dimension cinématographique là-dedans, cornélienne même – ils partent et ils arrivent 30 000, 100 000 en l’occurrence – et je pense qu’il fallait remettre une lumière sur ces jeunes parce qu’ils n’avaient pas les dents assez longues pour faire de la politique, ils ne les ont toujours pas. C’était intéressant aussi de voir comment tout ça a été récupéré, qu’on a même fini par leur en vouloir alors qu’ils n’ont fait que leur boulot, mais je trouvais ça important de parler de ces jeunes-là qui, au fond, n’avaient aucune conscience politique, au sens d’appartenance à un parti politique, lorsqu’ils se sont lancés.

24I : « On ne parle que de crise », « c’est la banalisation du racisme »… : plusieurs phrases prononcées dans votre film pourraient être dites exactement de la même façon aujourd’hui. Est-ce que ce n’est pas un peu démoralisant ?
N.B.Y
: Je vous assure que c’est ce qui se disait en 1983 et évidemment que c’est démoralisant, oui. Dès qu’il y a un problème, on a le sentiment qu’on vous ressort exactement les mêmes excuses. Mais en même temps, en voyant ça, on peut – et on doit – se dire que les choses ont évolué. En fait, ça a presque un côté rassurant en fait. En se plongeant dans les images d’archives de 1983, en entendant « c’est la crise » de la même façon qu’on peut le dire aujourd’hui, on peut se dire que ce qu’on vit maintenant, ce n’est pas exceptionnel et qu’il faut aller au-delà de ce qu’on nous dit. La crise, ça reste très abstrait, en réalité. Comment sait-on que c’est la crise ? Par la télé où les médias où on nous dit qu’il y a moins de boulot, que les riches sont encore plus riches, ce qui crée une ambiance malsaine qui déprime les gens qu’on enjoint par ailleurs à sur-consommer. Mais c’est le même lapin qu’on ressort. On se dit « je suis né la mauvaise année pour vivre cette crise terrible », mais en réalité, c’est la même chose qu’en 1983. Ça a tendance à me rassurer, moi. En fait, la crise crée une chose, c’est le repli sur soi. On regarde le voisin d’en face, on se dit qu’il n’est pas comme nous, qu’il vient manger notre pain alors qu’on a pas de boulot alors que ledit voisin va dire exactement la même chose de vous… Et c’est là où les politiciens ont échoué. Le vivre ensemble, très peu de gens en parlent finalement, ça fait Charles Ingalls alors que pourtant, ce vivre ensemble, c’est une obligation, on n’a pas le choix ! Séparer les gens, le repli communautaire et tout ça font que la personne en face est l’ennemi, quelle qu’elle soit.

24I : Le film évoque, mais en filigrane, les conditions de vie de ces jeunes en banlieue et préfère se concentrer sur autre chose. Est-ce que vous vouliez d’une certaine façon faire l’anti-La Haine, l’anti-film de banlieue ?
N.B.Y :
En fait, j’ai voulu me concentrer sur les personnages. On voit les tours, on voit ce qu’ils vivent, on voit la bavure policière : soit je continuais dans cette voie et j’en faisais des victimes comme tout le monde l’a fait, soit j’en faisais des héros en les sortant de là. Parce que ce sont des jeunes qui se sont pris en main et ont décidé eux-mêmes d’aller prendre ce qu’ils voulaient avoir, de manière très simple, sans revendication concrète. Marcher pour l’égalité et contre le racisme en 1983, c’était tout ce qu’il y a de plus abstrait. Et au fur et à mesure des rencontres, ils ont appris à construire leur discours. Mais je ne voulais pas faire un film sur la banlieue. Au même titre que je ne l’appellerai jamais la marche des Beurs. C’est un film sur la France, sur ces jeunes, de toutes les origines, qui vont aller jusqu’à Paris pour ne demander qu’une chose : être français. Le problème, c’est que c’est ce qu’il y a de plus abstrait ! C’est aussi la naïveté de cette marche qui m’intéressait. Ils sont inconscients, ces jeunes. Comme le disait Jamel, traverser la France à pieds à cette époque, ça équivaut à traverser une autoroute les yeux fermés. C’était très dur, il y a eu des morts, des difficultés, mais c’est leur naïveté, leur innocence qui leur a permis de survivre. Et donc pour montrer ça, il fallait quitter la banlieue très vite.

24I : Est-ce que vous vouliez faire un film inspirant ou politique ?
N.B.Y :
Je voulais faire un film inspirant. La politique, c’est l’affaire des politiques. Après, je pense que ce qu’on fait dans ce film, très peu de politiques l’ont fait en 20 ans de carrière, parce qu’on parle véritablement, et peut-être que le cinéma est un médium qui le permet davantage. En fait, comme les références étaient les vrais marcheurs, qui sont encore présents, je ne pense pas qu’on aurait pu faire un film politique, ça aurait été récupérer leur cause. Bien sûr, il est évidemment politique aussi, mais j’ai envie de dire malgré nous, parce qu’on montre des jeunes de banlieue différemment des clichés qu’on leur a associés.

24I : La mise en scène est très alerte. Pourquoi ce choix de la caméra à l’épaule ?
N.B.Y :
J’avais envie de marcher avec eux. D’être avec 10 comédiens en même temps, qui marchent, dans la campagne… Je voulais découper mon film de manière un peu brute. J’avais envie qu’on les voit, eux, et pas moi. Je voulais que le film, les comédiens, et tout le reste soit au service de l’histoire, et pas de moi. Je voulais pouvoir être attentif à tout et cette caméra à l’épaule me permettait d’avoir un côté très naturel, non préparé, même si c’était extrêmement préparé !

24I : Oui, parce qu’en même temps, vous tournez en 35mm !
N.B.Y :
Exactement ! En fait, le 35, je dirais que c’est ce qui m’a sauvé. Parce que le problème, quand on a 10 comédiens en permanence devant soi, avec les egos que ça implique, en tout cas avant de tourner, soit vous tournez en numérique et vous prenez tout et parfois n’importe quoi, vous essayez des choses, soit vous tournez en pellicule et vous ne pouvez pas faire ça. Et je vous assure que sur un plateau, quand vous criez « moteur » et que vous entendez le bruit du moteur, ce n’est pas la même chose qu’appuyer sur « Rec » d’une caméra numérique. On va tous y venir, au numérique, c’est sûr, mais cette caméra 35mm m’a vraiment permis à moi de cadrer mon image, de composer avec les flous, de n’avoir aucune pitié et de faire primer le film, l’histoire!

24I : Comment avez-vous travaillé avec les comédiens, justement, qui ont fait de véritables marches, en extérieur ?
N.B.Y :
Ils ont travaillé dans des conditions assez compliquées, toutes proportions gardées, puisque ça reste du cinéma ! On n’avait pas de loges, pas de chauffage, on se partageait les bagnoles. C’étaient des conditions presque similaires à celles de la marche. C’était compliqué pour les comédiens. Quand il neigeait, il neigeait vraiment, ils avaient froid. Mais ils ont joué le jeu et ils ont mis leur ego de côté. C’était la condition sine qua none. Je crois sincèrement qu’un comédien qui arrive avec un ego démesuré devant une telle histoire, ce n’est pas la bonne personne.

24I : La reconstitution d’époque est très naturaliste. Comment avez-vous procédé ?
N.B.Y :
On a fait beaucoup de recherches dans les archives et les collections privées. Pour moi, c’était un des grands dangers : je ne voulais pas faire un exercice de style autour des années 80 ou un défilé de mode. C’est des gens des Minguettes qui n’avaient pas les moyens, qui sont partis pour un mois et demi sans emmener 15 pantalons, c’est resté très simple. Et en gardant cette idée en tête, ça m’a aidé à relativiser et à éviter d’en mettre trop. Et en plus, on réalise que tant du point de vue social que du point de vue vestimentaire ou de la déco, on est aujourd’hui très proche des années 80. Alors, on s’est concentré sur des détails pour que ça sente le vrai.

24I : La référence de ces jeunes était Ghandi. Vous, aviez-vous des modèles ?
N.B.Y :
Ce que j’aime, en général, c’est la manière dont on filme la naissance de héros, de gens qui malgré eux vont être happés par le destin et devenir des symboles. Et dans cette idée, un film qui m’a particulièrement touché, c’est Milk de Gus Van Sant que je trouve formidable.

24I : Dans votre dossier de presse, vous affirmez que le cinéma était le meilleur médium pour raconter cette histoire. Quel est à vos yeux le pouvoir du cinéma ?
N.B.Y :
C’est le processus d’identification qu’il crée. Le « ça pourrait être moi ». On trouve ça aussi dans les romans, bien sûr, mais plus rares, malheureusement, sont les gens qui vont lire des gros pavés de 600 pages. En plus, un bouquin, on le lit seul. Un film, on le voit à 30… Et on peut le revoir, en salle ou chez soi, contrairement aux pièces de théâtre qu’on voit une fois. Au cinéma, y’a une magie qui s’opère et qui n’existe nulle part ailleurs. Et à mes yeux, c’est aussi l’art le plus populaire. Tout le monde a déjà vu un film, tout le monde n’a pas forcément déjà lu un bouquin ou vu une pièce de théâtre. Et ça permet vraiment de s’évader et d’apprendre de manière très ludique et cinématographique. En plus, ça crée de l’émotion, ce qui est tout de même magnifique. Je pense que, malgré tout, c’est un médium très rassembleur. Plusieurs n’osent pas rentrer dans une salle de théâtre parce que ça a un côté élitiste, moi-même je l’ai vécu, je ne me sentais pas assez bien habillé, pas assez cultivé pour tout comprendre. Au cinéma, j’ai l’impression que toutes les classes sociales peuvent se mélanger et se rassembler. C’est un des rares endroits où ça existe alors il faut le préserver. Bien sûr, les entrées chutent, le prix d’un billet est devenu inabordable, mais il faut y travailler.

24I : Comment les vrais marcheurs ont réagi en découvrant votre film ?
N.B.Y :
Ils ont été très émus. L’aspect cinéma, je crois, a rendu ses lettres de noblesse à leur histoire et ça les a surpris et émus.

24I : Avez-vous senti de l’amertume chez eux ?
N.B.Y :
Je pense que chez certains, oui, il y en a parce que finalement, leur action est extraordinaire mais leur histoire a été réécrite, mal interprétée, récupérée… Regardez, pour les 30 ans de la Marche, à part le film, rien n’a été fait politiquement, même si on a été montrer le film au Président, etc. C’est dramatique et vraiment triste. Mais pour moi, et plusieurs autres, je pense que ces jeunes restent des héros.

Propos recueillis par Helen Faradji lors des Rendez-Vous avec le cinéma français organisé par Unifrance en janvier 2014.

 

La bande-annonce de La Marche


10 avril 2014