Entrevues

Entrevue avec Anne Weil et Philippe Kotlarski

par Helen Faradji

TOUTE PREMIÈRE FOIS

En 1979, un jeune homme et une jeune femme se prétendant fiancés participent à un voyage organisé à Odessa. Mais une fois arrivés, le vrai but de leur périple se révèle : ils sont là pour rencontrer et aider des Refuzniks, du nom donné à ces Juifs traqués par le régime soviétique pour avoir à un moment donné voulu quitter le pays. C’est cette histoire, méconnue et pourtant bien réelle, que racontent Anne Weil, inspirée par un voyage similaire qu’elle fit dans sa jeunesse, et Philippe Kotlarski. Rencontre avec deux réalisateurs passionnés d’histoire et de romanesque.

24 Images: Vous êtes tous les deux monteurs de formation. Quel a été le déclic pour vous lancer dans ce premier long-métrage?

Anne Weil : on est en fait monteurs et réalisateurs. On a tous les deux faits du court-métrage et des films pour la télévision. Pour ma part, j’ai commencé par être actrice. Bref, je n’aime pas être dans un tiroir fermé ! Mais ce qui nous a donné envie, c’est qu’on a décidé d’écrire ensemble cette histoire partie de ce que j’ai réellement vécu.

24I: Et justement, pourquoi cette histoire en particulier ?

Philippe Kotlarski : quand Anne m’a raconté cette histoire qu’elle avait vécu à 18 ans, on s’est tout de suite dit que ce serait un vecteur formidable pour une fiction qui nous permettrait de raconter plein de choses qu’on avait envie de raconter sur nous, sur le monde tout en se laissant aller au romanesque en la transformant en récit d’apprentissage, d’éducation sentimentale et politique et en faisant connaître cette histoire très peu connue en France qui est celle des refuzniks.

24I: Comment vous expliquez-vous d’ailleurs que cette histoire soit si peu connue ?

A.W. : parce que c’est une anecdote dans l’histoire du soviétisme. C’est plus connu aux Etats-Unis parce qu’il y a eu des mouvements énormes qui se sont mobilisés pour aider les Juifs soviétiques

P.K. : il y a aussi une autre raison qui est d’ordre idéologique et politique, c’est le poids du parti communiste en France qui n’a rien à voir avec celui qu’il peut avoir en Amérique du Nord. Dans les années 70, toute l’intelligentsia française a encore des sympathies pro-socialistes très fortes, même si la sympathie communiste commence à s’effriter. Et il n’y a pas eu cet écho là aussi probablement à cause de l’amendement Jackson-Vanick aux Etats-Unis en 1973. L’affaire des refuzniks est rentrée dans la vie politique américaine. Le Président en a même fait des arguments électoraux ce qui n’a évidemment jamais été le cas en France. Même si quelques journaux comme Le Nouvel Obs ont fait quelques unes sur le sujet, c’est resté confidentiel, beaucoup plus qu’en Amérique du Nord. Au Canada, en particulier. Il y a d’ailleurs une photo au début du film qui a été prise à Montréal, devant la Banque Nationale. On n’aurait jamais pu trouver une photo comme ça en France, où il n’y a pas eu de manifestation importante.

A.W. : et ce qui nous intéressait aussi, c’est la dimension tragique de l’histoire de ces gens à qui on refuse de sortir, mais aussi le fait qu’on envoyait des jeunes inexpérimentés, des pieds nickelés de 18 ans qui ne connaissaient rien à la vie et le contraste entre ces deux réalités, ça nous séduisait beaucoup. Comme une fausse histoire d’espionnage avec des espions de pacotille. C’était vraiment, dans ce sens, un vrai projet de cinéma.

P.K. : oui, ce mélange de burlesque, de cocasse et de tragique nous a énormément séduit dès le départ.

24I: Et pourquoi la raconter aujourd’hui ? Quelle résonance contemporaine a-t-elle à vos yeux ?

A.W. : pour moi, elle a des résonances par rapport à plusieurs choses. Même si on n’est plus dans une période politique binaire comme à l’époque, avec ce monde divisé en deux,  il y a énormément de jeunes qui cherchent encore à s’impliquer, qui sont animés par un désir d’aider l’autre de se rendre utile aujourd’hui. Cette idée d’éducation politique et sentimentale nous semblait également universelle. Et puis, c’est toujours intéressant de se pencher sur le passé. Moi, par goût personnel, j’aime toujours voir des histoires sur le passé qui vont m’aider à éclairer le présent.

P.K. : et je trouve que d’une manière plus générale, les histoires de lutte pour la libération, quelles qu’elles soient, sont toujours universelles. Comme tous les films d’apprentissage, en fait, qui témoignent d’une façon de regarder la vie et de la considérer dans laquelle tous peuvent se reconnaître. Les questions fondamentales que posent le film, comme qu’est-ce que c’est d’appartenir à une communauté, quels sont les droits, les devoirs, les responsabilités, le sont aussi, me semble-t-il. De toutes façons, le film cherche beaucoup plus à poser les bonnes questions qu’à apporter les mauvaises réponses ! Ces questions, qui appartiennent à la fiction, au romanesque, sont universelles, au-delà du côté très spécifique du sujet qui est bien sûr très important pour donner de la chair, de la vie à l’œuvre

24I: Comment avez-vous travaillé pour trouver l’équilibre entre les aspects historiques et sentimentaux de votre récit ?

A.W. : on vient du montage, donc je crois qu’on est habitué à structurer les choses. Mais on s’est toujours donné comme but et comme défi d’avoir la petite et la grande histoire presque à la même hauteur, de ne pas avoir la grande que comme un arrière-plan.

24I: Vous travaillez beaucoup l’atmosphère nocturne, intérieure, les clair-obscurs. Comment avez-vous abordé la photographie de votre film ?

P.K. : il faut citer Fred Serve, notre chef opérateur qui est remarquable. On a pris la décision de tourner en numérique, chose qu’on n’aurait jamais fait il y a 4 ou 5 ans pour un film comme ça. Moi, mon attitude par rapport au cinéma, c’est que je trouve très important que le spectateur ait un sentiment d’immersion face à ce qu’il regarde. J’ai beaucoup de mal quand je regarde un film censé se passer par exemple en 1880 avoir la même lumière que celle d’un film qu’on verrait à la télévision. Pour l’immersion, je crois qu’il est très important de travailler la mémoire photographique. La lumière était la même dans la Russie des années 80 qu’aujourd’hui évidemment, mais ce que nous avons comme souvenir de cette époque là, c’est ce que nous laisse la photographie. Il fallait essayer de trouver en évitant le cliché du sépia quelque chose dans la photographie, par exemple en éliminant certaines couleurs, pour plonger le spectateur dans cette ambiance. C’était très important pour nous. Bien sûr, ça se fait aussi par un travail sur le décor, sur plusieurs détails, mais tout participe d’une même volonté : faire ressentir par tous les pores de la peau ce que pouvait être ce monde disparu, inconnu et mystérieux de l’Union Soviétique. C’est une des grandes joies du cinéma, à la fois comme spectateur et comme fabricant de film, de faire revivre ce qui n’existe plus.

24I: Comment avez-vous procédé à ce travail de reconstitution historique si précis ?

A.W. : j’avais pris des photos durant mon propre voyage à l’époque, et on s’est ensuite beaucoup documentés. Notre chef décorateur avait travaillé sur un film qui se passait en Ukraine au même moment, donc il avait déjà une connaissance de cette période. Et puis, on a eu une coproduction avec l’Allemagne et on a pu tourner tous les intérieurs en ex-Allemagne de l’Est où il y a énormément de lieux vides. On a donc trouvé une ancienne maison de la culture, immense, vide, perdue dans la campagne, où on a fait l’hôtel sans avoir rien eu à faire. Notre chef déco avait un stock de vieux papiers peints et travaillait aussi avec une équipe de locaux qui eux avaient connu le soviétisme et qui ont eu un grand plaisir à aller dans leurs archives et ramener toutes sortes de détails.

24I: Pourquoi avoir choisir 1979 ? Y’a-t-il une signification particulière ?

A.W. : en fait, on a cet épilogue qui se passe juste après la chute du Mur, donc il y avait cette idée d’écart de 10 ans. Mais aussi, ce n’était pas loin de la période où j’y ai été, où ça s’était refermé puisqu’il y avait eu l’invasion de l’Afghanistan et que les gens pouvaient moins sortir.

P.K. : on aurait pu simplement dire que c’était 1980, mais il se trouve que je suis un peu tatillon sur l’histoire et 1980, c’est l’année des Jeux Olympiques et ça aurait été difficile de ne pas en parler dans le film si on avait choisi cette année et l’imagerie russe des Olympiques, avec l’ours qui était partout, aurait rapidement été écrasante. De plus, 79, ça correspond au début de l’intervention en Afghanistan et c’est vraiment une période charnière.

24I: Le film a-t-il été écrit avec Soko et Jérémie Lippmann en tête ?

A.W. : non, le film n’a été écrit pour personne. Soko, on l’a trouvée très tôt. On l’avait vue dans À l’origine de Xavier Giannoli. On a vu quelques autres actrices au tout début, très peu, parce que Soko s’est imposée très vite, c’était une évidence. On cherchait une sorte de fleur sauvage, de spontanéité. Elle a ça, en plus d’avoir plusieurs facettes, plusieurs visages, avec un grand naturel. Il ne fallait tomber dans aucun cliché avec ce personnage et elle y arrive

P.K. : et puis elle a une fraîcheur et une spontanéité de jeu remarquables qui nous ont séduits. De toutes façons, dès le départ, on savait qu’on ne voulait pas de gens connus pour jouer ces deux jeunes de 18, 20 ans. Et on a eu beaucoup de chance d’avoir des distributeurs intelligents qui ne nous ont pas imposée de choix de casting impossibles pour monter le film, même si c’était un projet un peu fou.

A.W. : Jérémie Lippmann, lui, on l’a trouvé très tard. C’est un personnage qui évolue beaucoup et on s’est rendu compte tardivement avec la directrice de casting que si on cherchait un jeune acteur de vingt ans, il n’arriverait pas à jouer ce personnage 10 ans plus tard et qu’il valait donc mieux quelqu’un de plus âgé qui pouvait jouer et incarner un jeune homme de 20 ans qu’il avait été. C’est plus difficile d’avoir 20 ans et d’imaginer qu’on en a 30 ans. Ca a été le fruit d’une longue recherche pour tomber sur Jérémie Lippmann. Par contre, quand on a vu ses essais, ça été une évidence. Ce qu’il dégage, son regard, sa voix, ce petit côté décalé qui fait penser à un Mathieu Amalric jeune ou à un Romain Duris.

24I: À travers ces deux personnages, vouliez-vous également illustrer deux conceptions différentes du militantisme ?

A.W. : oui, absolument. Jérôme n’est pas du tout militant, il est très mûr pour son âge, réfléchi mais très peureux, plein de contradictions et on voulait opposer cette vision à celle de cette fille qui veut mordre dans la vie, avec une certaine naïveté aussi, qui a raté Sciences-Po, qui a de l’ambition mais n’en a pas les moyens

P.K : alors que lui a les moyens de son ambition, mais pas d’ambition !

Propos recueillis lors des Rendez-Vous du Cinéma Français organisés par Unifrance, par Helen Faradji, janvier 2014, Paris.

La bande-annonce de Les interdits


22 mai 2014