Entrevues

Entrevue avec Guillaume Vincent

par Helen Faradji

Aidé techniquement par la compagnie de James Cameron pour peaufiner son usage de la 3D, Guillaume Vincent (scénariste de La citadelle assiégée) signe son premier long documentaire. Direction, la Terre des ours, celle sauvage et magnifique en plein Kamtchatka, territoire de l’extrême-orient russe, où les ours bruns vivent en toute liberté. Nous avons rencontré le réalisateur pour ce film, élu film d’ouverture du 18e Festival International du Film pour Enfants de Montréal (également visible durant l’événement tous les jours)

24 Images : Avant d’embarquer dans ce projet, aviez-vous une fascination particulière pour les ours ?
Guillaume Vincent :
En fait, j’avais déjà filmé des ours en Sibérie, pour un film télé (ndlr : Les oursons orphelins de la taïga), donc dans un contexte très différent. Mais s’il y a avait un intérêt au départ pour les ours, je dois dire que ce ne sont pas eux qui ont véritablement motivé ce nouveau film. En fait, c’était plus de se dire « on va essayer de faire un film de cinéma sur la nature, mais où tout est vrai, où l’on ne plaque pas des codes de fiction, avec des méchants, des gentils, des rebondissements, sur une réalité. ». C’est aussi pour ça que ces codes, on a décidé dès le début de les donner par une narration pour orienter un peu le regard du spectateur. C’était le défi pour nous. Et après, on a cherché le personnage animal qui permettait de faire ça et très vite, l’ours a émergé parce qu’il a ce côté assez brut, simple et qui porte cette contradiction en lui : à la fois avoir ce côté rond, pataud, nounours et ce côté brut, violent, ces accélérations. En lui-même, par cette ambivalence, il était un moteur de cinéma sans avoir besoin d’un recours à la fiction. Une fois l’ours choisi, Yves Paccalet, le coscénariste, a tout de suite dit : « il faut le faire au Kamtchatka, où on en compte environ 20 000 sur le territoire ». Si on ne compte pas la capitale, il y a autant d’hommes que d’ours là-bas ! En outre, il y a de grandes réserves où les ours n’ont pas de contact avec l’homme, sauf avec des scientifiques qui les observent ou des rangers qui gardent les lieux. Ce rapport très particulier à l’humain nous permettait de faire le film qu’on voulait faire : être très près et que ça reste naturel. On voulait jeter un regard humain sur eux, mais respecter leurs lois, leur rythme, leur manière de vivre.

24I : L’utilisation de la 3D faisait-elle partie de ce désir de cinéma que vous évoquez ?
G. V. :
Au départ, non. C’est venu plus tard. Pour être parfaitement honnête, l’idée vient du distributeur. On s’est posé la question de l’utilisation de la 3D parce qu’elle impose des contraintes techniques absolument folles ! Finalement, on a dit oui, ce qui a impliqué un très gros travail de préparation et d’organisation. On a intégré les contraintes en se disant « on va être obligé de faire différent ! ». Mais ça nous a aidé, dans l’esprit du film, parce que vues les difficultés, par exemple de réglages, on pouvait se positionner dans des endroits où l’on savait que les ours allaient et on les laissait venir, sans se cacher d’eux, en se montrant afin qu’ils s’habituent à notre présence et qu’ensuite leurs comportements soient parfaitement naturels. Mais si la préparation était compliquée parce que personne n’avait jamais fait ça dans ces conditions d’immédiateté contradictoires avec les réglages que demande la 3D, dans un lieu entièrement sauvage avec des animaux entièrement sauvages, dès le premier soir de tournage, on a été hyper convaincu. Les rushs étaient très jolis et ça amenait une vérité brute, notamment sur les textures ou le rapport à la distance qui ne ment pas en 3D.

24I : Ce travail a été mené en collaboration avec la compagnie de James Cameron. Comment en êtes-vous arrivés à travailler avec lui ?
G. V. :
C’est par quelqu’un qu’on connaissait. En fait, eux ont eu vent du projet et ont demandé à nous rencontrer. Et je dois dire qu’ils nous offert des possibilités qu’on n’imaginait pas parce qu’on avait aucune expérience du relief, même si on avait une vraie expérience de ce type de tournage et qu’on savait exactement ce qu’on voulait tant en termes d’images que d’esprit. Je crois que c’est aussi ça qui leur a plu : on est venu avec une vraie envie de cinéma. Eux, après, ont amené leur expérience et leur maîtrise du relief, en nous donnant les clés, les mots, pour que celui-ci puisse coller à nos aspirations.

24I : Vous avez observé ces ours sur quatre saisons, avec une proximité assez rare. Qu’est-ce qui vous a le plus touché ou surpris de leur comportement ?
G. V. :
Ce à quoi je m’attendais le moins et qui m’a vraiment touché, c’est leur solitude. Par exemple, ce jeune ours qui doit se battre tout seul, une fois qu’il a quitté sa mère. Et le monde est rude. Eux, c’est leur loi, mais nous, ça nous touche, je crois. Et c’est vrai que même sur le tournage, en les observant simplement, on était ému par eux. Évidemment, après, on ajoute des thèmes, des idées qui résonnent en nous, qui nous interpellent. Oui, montrer le cycle de la vie, même si dit comme ça, ça fait cours de biologie, mais avec cette idée de le montrer comme le mythe de Sisyphe : chaque année, on recommence en mettant une énergie, un acharnement très beau et très simple… Et j’aime aussi l’idée de me dire que ça n’a peut-être pas plus de sens que ça pour nos vies à nous

24I : Justement, auriez-vous le même rapport, les mêmes interrogations en filmant des hommes ?
G. V. :
Il y a quelque chose de particulier à filmer des animaux parce qu’ils n’obéissent clairement pas à nos lois, nos règles et qu’on va chez eux. C’est presque une école de la tolérance : on doit respecter leurs règles, leurs façons de vivre. Cet aspect là n’est jamais aussi fort ou aussi simple qu’avec des animaux. Ceci dit, ça me passionnerait de filmer des hommes dans un rapport aussi brut à la nature, par exemple. L’homme se révèle beaucoup face à des éléments qu’il ne maîtrise pas du tout !

24I : Le commentaire est dit par Marion Cotillard. Pourquoi l’avoir choisie ?
G. V. :
Pour différentes raisons. D’abord, ça m’intéressait d’avoir une voix de femme, parce qu’habituellement, c’est toujours des voix d’hommes ! Et il y a ce cliché assez sexiste que l’homme, c’est l’expert qui transmet son savoir, et que la femme, elle, est trop émotive, ce qui m’énerve. Et après, ça amène malgré tout une certaine douceur et je dois dire que j’adore Marion Cotillard comme actrice, j’adore sa voix et elle a ce talent sur le texte de ne pas jouer l’émotion mais d’être suffisamment subtile pour la faire émerger.

24I : La musique, tantôt lyrique, tantôt mélancolique, prend également une grande place dans votre récit…
G. V. :
Là encore, comme le rythme ou les péripéties n’obéissent pas aux codes de la fiction, on a décidé d’en jouer dans la musique. Et effectivement, elle a ce côté particulier, un peu mélancolique ou parfois lancinant qui, pour moi, correspondait à ce que l’ours pouvait inspirer, à sa solitude, son acharnement ou à cette idée que le grand destin de l’espèce est plus puissant que celui de l’individu, comme dans les westerns !

24I : Dans votre dossier de presse, vous citez le cinéma de Malick et de Kurosawa comme influences. Qu’est-ce qui vous y inspire ?
G. V. :
J’aurais aussi pu parler du western avec ce côté très brut, cette prégnance de la nature sur les individus. Mais Malick, c’est peut-être plus dans les petits détails, les digressions qu’il fait sur la nature et qui restent en suspension, ce que je trouve très joli. Comme Miyazaki dans ses dessins animés. Cette attention aux détails, ça me plaît beaucoup. Et puis, chez Malick à nouveau, j’aime beaucoup ce côté très lancinant qui se transmet par la musique ou la voix. De Kurosawa, je citerai Dersou Ouzala dont j’adore complètement le style.

 

Propos recueillis lors d’une table ronde durant les Rendez-Vous du cinéma français, organisés par Unifrance, janvier 2015, Paris.

 

La bande-annonce de Terre des ours


26 février 2015