Entrevues

la lumière collective (Emma Roufs et Benjamin R. Taylor)

par Samy Benammar

Au 7080 Rue Alexandra dans le quartier Marconi – Mile-Ex, il y a d’abord l’ascenseur bariolé qui nous hisse jusqu’au cinquième étage, puis quelques couloirs et enfin la porte ouverte du n°506. Des couloirs austères de l’immeuble, nous sommes alors invités à enfiler une paire de chaussons pour pénétrer dans le salon de la lumière collective. À gauche, une étagère remplie de livres, de cassettes, de cartes de visites usées, de vinyles, de marque-pages en 35mm et autres souvenirs laissés là par les artistes qui ont séjourné en ces lieux. Au fond, passé le comptoir de l’entrée à prix libre, une petite cuisine et quelques rafraîchissements et de l’autre côté du rideau noir un grand écran, quelques amis connus et inconnus assis sur des chaises aux milles couleurs déjà pris dans leurs conversations et leurs accolades. Depuis 2016, la lumière collective est devenu un lieu incontournable de la scène expérimentale montréalaise. En effet, ce microcinéma autogéré est un lieu de rencontre avec des films et des artistes (que l’on voit souvent s’affairer autour des projecteurs dans les minutes qui précèdent la projection) unique dans le paysage québécois, autant pour les films qu’il présente que pour son mode de fonctionnement qui propose une véritable alternative aux structures de diffusion traditionnelles. Alors que le lieu accueille un tout nouveau programme de cinéastes locaux intitulé In Situ, deux des fondateur.trices, Emma Roufs et Benjamin R. Taylor, nous ont accordé un entretien pour revenir sur le trajet de cet espace atypique.

Quand est-ce que la lumière collective naît et de quelle envie et comment ça se met en place ?

Benjamin R. Taylor : Comme beaucoup de mes projets, la lumière collective est né d’une frustration liée à un manque que je souhaitais combler. En 2014, le cycle VISIONS a débuté lorsque j’ai réalisé, à l’issue d’un festival où je présentais un de mes films, que les œuvres que j’avais eu la chance de voir ne seraient jamais présentées à Montréal. J’ai rencontré Emma peu de temps après et nous avons commencé à travailler ensemble pour faciliter des projections à la Cinémathèque québécoise, à l’Ex-Centris avant sa fermeture et à la friperie/salle de spectacle Être (qui a récemment fermé ses portes). Comme nous perdions beaucoup de temps à chercher des salles disponibles, j’ai ressenti le besoin de trouver un lieu à l’échelle du cinéma que nous souhaitions présenter. Nous voulions un espace flexible, capable d’accueillir des formats divers mais aussi des performances et autres projets. Il s’agissait de créer un lieu à mi-chemin entre la salle de spectacle et le cinéma. Initialement, nous étions trois à nous investir dans cette démarche : Emma, Sonya Stefan et moi-même. Nous avions des profils similaires d’artistes cinéastes qui avaient en commun une pratique de commissariat. La lumière collective naît ainsi véritablement en 2016, avec l’objectif de devenir un lieu entre l’atelier d’artiste et la salle, mais surtout un lieu à notre échelle et de celle du cinéma qu’on aime présenter.

Le jour où nous avons trouvé l’espace, je suis sorti de la visite avec un sentiment mitigé : j’étais excité de pouvoir enfin faire exister notre microcinéma, mais je ressentais une certaine frustration. Celle-ci venait du fait que je trouvais absurde qu’une ville comme Montréal avec une longue histoire expérimentale n’ait pas eu ce type d’espace plus tôt. J’ai compris plus tard qu’il y en avait eu, mais qu’aucun n’avait survécu. Certains ont « grossi » comme le cinéma parallèle absorbé par l’Ex-Centris jusqu’à ce que le projet initial se noie et que l’expansion amorce la fermeture du lieu, qui ne pouvait plus assumer sa taille financièrement. On peut également mentionner le ciné-club Blue Sunshine sur l’avenue Saint-Laurent qui présentait du cinéma de genre mais qui, à l’inverse, du fait de sa petite échelle, a épuisé ses initiateurs qui géraient toute la charge de travail à deux.

Emma Roufs : Dès l’ouverture nous étions conscients de ces différents enjeux et nous gardions en tête la nécessité de créer un lieu capable de perdurer sans dépendre des revenus des projections ou de l’épuisement de ses initiateurs. On a ainsi mis en place un mode de fonctionnement qui nous permettait de financer l’espace indépendamment des évènements que nous y organisions. Les revenus des ventes de billets peuvent ainsi être reversés aux cinéastes, ce qui fait que la rémunération à la lumière collective est plus importante que dans la plupart des festivals et salles. C’est ce fonctionnement qui nous a permis de survivre à la pandémie.

J’aimerais que vous reveniez plus en détail sur la place accordée à un certain type de cinéma, sous-représenté, de cinéastes qui n’ont pas nécessairement leur place dans des circuits de diffusion plus traditionnels.

E.R. : Le mandat initial était de montrer un cinéma souvent fait par des artistes indépendants, avec peu de moyens mais ayant le contrôle sur tout leur processus. Nous sommes très attachés à un mode de diffusion qui supprime les intermédiaires et permet de valoriser un dialogue direct entre l’artiste et le public. Ce dialogue passe par les œuvres, mais aussi par les échanges qui suivent les projections. C’est aussi une clé pour créer un espace qui propose, au-delà des films, une éducation à l’image.  Cette proximité est aussi au cœur de notre volonté de développer une communauté locale autour de la Lumière collective. Nos projections se veulent autant des expériences sociales qu’artistiques.

B.R.T. : Le cinéma expérimental incite davantage que les autres formes cinématographique une diffusion dans des espaces comme le nôtre. Je vois le cinéma comme un lieu de partage et de connexion, de proximité entre les individus. Les sociétés ont besoin de ces espaces entre le foyer et le travail : les cafés sont ainsi des lieux de détente tout comme les microcinémas qui ajoutent une dimension artistique. En ce sens, la lumière collective appartient à chacun des individus qui entre dans la pièce. Pour cette raison, même si nous disposions de plus de moyens, nous garderions ce même décor, ces mêmes chaises dépareillées qui impliquent une certaine présence, une familiarité avec l’espace. Cette corporalité s’étend aussi à l’expérience du cinéma, à ses images.

Effectivement, lorsque l’on entre pour la première fois à la lumière collective, habitué à des espaces de diffusion conventionnels, l’expérience est troublante et le sentiment de convivialité est assez immédiat.

E.R. : Hors des projections, l’espace est aussi un atelier partagé. Ce passage d’artistes est perceptible et chacun des membres et locataires de la lumière collective apporte une part de son identité dans le placement des plantes, dans le choix des meubles si bien que l’espace est vivant et non stérile comme peuvent l’être certaines salles traditionnelles remises à zéro à la fin de chaque séance.

B.R.T. : Au contraire de ces non-lieux qui n’appartiennent à personne, que l’on ne fait que traverser, nous souhaitons que la lumière collective soit un espace que s’approprient les visiteurs pendant le temps de la projection et même après, s’ils souhaitent rester discuter, prendre un verre.

E.R. : Dans l’organisation, nous avons également tout mis en place au cours des années pour que nous ne soyons pas indispensables. Chaque fois que nous collaborons avec un organisme, nous tenons à montrer le fonctionnement de l’espace afin que chacun puisse organiser ses événements. L’idée de partage et d’appropriation de l’espace est centrale dans notre ambition de créer une communauté.

B.R.T. : Au début du projet, nous avons reçu beaucoup de propositions qui ne comprenaient pas notre volonté de collaborer dans la diffusion pour sortir des schémas de distribution traditionnels. Lorsqu’on nous demandait de présenter un film, nous répondions par une invitation à le présenter ensemble et la plupart du temps, nous n’avions pas de retour. Petit à petit, nous avons réussi à accueillir d’autres idées, d’autres programmations, une diversité de commissaires qui ont apporté au lieu des idées nouvelles et complémentaires à VISIONS. Personnellement, je choisis des œuvres qui me parlent avec lesquelles je peux dialoguer. Je peux même présenter des œuvres que je n’affectionne pas particulièrement mais qui soulève une problématique qui m’intéresse. Cela dit, j’ai des goûts assez « conventionnels » au sein du cinéma expérimental et la collaboration avec d’autres organismes, d’autres individus permet d’amener à la lumière collective des films différents qui sont peu diffusés et permettent d’élargir nos horizons de pensée.

E.R. : Ça reste un défi d’attirer de nouveaux collaborateurs puisque notre structure nécessite un certain investissement de la part de tous les participants mais nous continuons de travailler pour que l’espace s’enrichisse et se structure à chaque nouvel évènement. Au fil des années, nous avons réussi à nous organiser pour fluidifier les collaborations. Nous tenons aussi à garder une grande flexibilité dans nos méthodes de travail afin de permettre, par exemple, d’organiser une projection à la dernière minute quand un événement s’y prête ou d’accueillir les artistes en leur offrant un logement le temps de leur séjour.  L’invitation d’artistes internationaux a ainsi été rendue possible par l’espace et cet élément a été très important autant en termes de films présentés que pour aider à faire connaître l’espace.

Quand on reste un peu à la lumière collective, on a vite le sentiment que les projets se mettent en place au fil des rencontres et des discussions qui suivent les projections.

B.R.T. : Pour moi, le cinéma est d’abord un lieu, on se rassemble en un espace où commencent et se terminent les projets. Chaque soirée est une occasion pour le corps de rencontrer l’image, pour le public de rencontrer l’artiste et pour les gens de se rencontrer les uns et les autres.

Le programme In Situ que vous avez mis en place à l’automne 2021 se concentre sur les cinéastes montréalais et, en ce sens, constitue un retour aux sources pour la lumière collective, il me semble.

E.R. : La pandémie a joué un rôle dans la genèse de ce projet puisqu’il fallait penser une programmation locale étant donnée l’interruption des vols internationaux. Nous avons donc mis en place une série de projections, chacune mettant en dialogue deux artistes issus de différentes écoles de cinéma montréalais. On a commencé en fait à l’été 2021 en travaillant avec le Sémaphore, un collectif qui fait des projections extérieures, avant de poursuivre en intérieur.

B.R.T. : On souhaitait ainsi montrer ou remontrer des œuvres qui manquent de visibilité puisque l’un des problèmes du cinéma dit “expérimental”, c’est son incapacité à sortir du réseau des festivals, ce qui le rend très éphémère.  Nous souhaitions aussi permettre à la communauté de renouer contact tout en créant de nouvelles relations entre des cinémas que nous ne sommes pas habitués à voir réunis. Il s’agissait de créer des ponts entre différents fonds éparpillés entre la vidéo, la pellicule, l’animation, le documentaire, l’abstrait, la performance pour produire d’étranges rencontres.  Parmi les artistes invités, on a des noms comme Sylvia Safdie, Marc Pelletier, Richard Kerr, Erin Weisgerber, Jean Claude Bustros, Skawennati, Pierre Hébert, Louise Bourque, Sabrina Ratté, Miryam Charles, Caroline Monnet. C’est un mélange hétéroclite d’artistes qui ne sont pas nécessairement en contact et dont nous sommes curieux de voir la collision des visions entre les films et avec les spectateurs.

E.R. : Le programme est aussi prétexte à un retour vers des cinémas locaux. Dans cette perspective, nous nous voyons comme une plateforme qui permet de mettre en valeur des films qui n’ont pas forcément eu assez diffusion selon nous.

J’ai le sentiment que l’opacité de certains cinémas expérimentaux est complètement désamorcée par la proximité de l’espace qui n’a rien de prétentieux et invite au contraire à s’engager dans ces œuvres avec la plus grande des simplicités.

E.R. : Je crois que, dès le départ, nous avons travaillé avec humilité en se disant que si le projet ne fonctionnait pas on s’arrêterait là.

B.R.T. : Emma et moi, nous n’avons pas vraiment d’approche théorique de ce cinéma. On a plutôt un rapport poétique à ces images et nous invitons les spectateurs à déconstruire les préjugés. En définitive, le cinéma expérimental ne nécessite pas une compréhension dialectique, ce qui le rend plus abordable que les cinémas narratifs de ce point de vue. Il se rapproche de la peinture abstraite ou de la poésie et doit être regardé de cette manière. C’est aussi pour cette raison que nous avons à cœur d’offrir aux cinéastes toutes les possibilités de projection en mettant à leur disposition des projecteurs numériques, 16mm et 35mm. Ce n’est pas une question de fétichisation du format mais une nécessité permettant aux artistes et aux spectateurs de faire l’expérience de l’œuvre telle qu’elle a été pensée.

 

Pour voir la programmation de la lumière collective, c’est ici.

Les trois prochains évènements de la série IN SITU sont :

28 Juin – IN SITU: Louise Bourque & Miryam Charles

24 Août – IN SITU: Jean-Claude Bustros & Caroline Monnet

29 Septembre – IN SITU: Skawennati & Émilie Serri


15 juin 2022