Entrevues

Rencontre avec Abderrahmane Sissako

par Helen Faradji

Un village, dans le Nord Mali, occupé par les Djihadistes. Des nouvelles règles iniques, indignes. Un couple de nomades et leur fillette, installé juste aux alentours du village. Et un regard de cinéaste droit, franc, d’un humanisme et d’une sensibilité rares. Tombouctou, présenté au dernier festival de Cannes et aujourd’hui au festival de Namur, n’est pas qu’un film dénonçant les intégrismes, il est aussi un grand film de cinéma plein de poésie, de métaphores, de simplicité, de beauté, redonnant à l’humain toute sa dignité dans un contexte de pure tragédie. Nous avons eu le privilège de rencontrer Abderrahmane Sissako.

24 Images : Bamako, votre film précédent, date de 2006. Si on imagine que la réflexion a du être longue pour parvenir à Tombouctou, qu’est-ce qui vous a finalement décidé à opter pour ce sujet-ci ?
Abderrahmane Sissako :
D’abord, je n’ai pas réfléchi durant tout ce temps. Pour moi, il y a le cinéma, oui, mais il y a surtout la vie qui prend sa place de façon importante, selon les situations et selon notre propre évolution aussi. Et comme je n’ai pas un acharnement par rapport au travail de cinéaste, c’est-à-dire que je ne fais pas beaucoup de films – et ce n’est d’ailleurs pas une question d’énergie, c’est juste comme ça – peut-être que j’ai laissé beaucoup de temps passer avant que l’envie précise d’une telle chose arrive. Après, il est arrivé ce qui est arrivé, cette occupation du Nord Mali par les troupes terroristes djihadistes. Je viens de cette partie du monde, du Sahel, et ce qui se passe là-bas me touche peut-être plus rapidement et plus directement que quelqu’un qui est à Montréal par exemple, même si intellectuellement, je sais bien que la conscience d’une solidarité humaine est là chez beaucoup de gens. Mais chez moi, c’est peut-être encore un peu fort par mon rôle d’artiste, de cinéaste qui est une fonction un peu difficile, dans le sens où lorsque l’on vient d’un territoire où il y a peu de choses qui se font, peu de films et qu’on est privilégié de pouvoir en faire, on est dans une situation de plus grande responsabilité

24I : Vous sentez cela ?
A. S. :
Oui, absolument, clairement. Dans le choix de ce que je fais, ce n’est pas de façon intellectuelle, mais c’est comme ça. Et donc, pour Tombouctou, c’est la situation qui a déclenché l’envie de faire un film. Et c’est plus particulièrement cette lapidation d’un couple dans le Nord Mali parce qu’ils n’étaient pas mariés, ou plus exactement l’indifférence qui l’a entourée. Ce fait qui, pour moi, est un summum de la barbarie, même s’il n’y a pas vraiment de summum dans la barbarie en général, m’a frappé parce qu’il n’a pas été raconté. L’actualité, à ce moment là, était peut-être focalisée sur Damas ou Téhéran et c’est passé inaperçu. J’en étais frustré, une réelle frustration que cela puisse se passer, que l’on vive dans un monde comme ça. Très vite, j’ai aussi compris que je ne voulais pas être qu’indigné. On peut s’indigner très facilement. Mais ce qui, pour moi, est réellement important au-delà de toutes choses est l’action. Pas dans un sens spectaculaire, d’ailleurs. Toute action, même la plus minime, même juste chuchoter à l’oreille d’un enfant pour lui expliquer ce que quelque chose veut dire, a du sens.

24I : Au départ, vous aviez pensé Tombouctou comme un documentaire. Qu’est-ce qui, au final, vous a fait prendre conscience que la fiction était du coup la meilleure façon d’agir ?
A. S. :
Le cinéma, c’est à la fois le fond et la forme. La fiction, comme le documentaire, est une forme. Et chaque forme a sa force, selon la situation que l’on veut raconter. Il y a une différence, bien sûr, mais dans ce cas particulier, le documentaire aurait pu ressembler, à mon avis, dans un lieu d’interdits, où la parole n’est pas libre et où ceux qui la prennent, les djihadistes, ont envie de véhiculer des messages, des idées, à un piège. Quelle que soit notre habileté de cinéaste, on peut être piégé. Et je ne voulais pas de ça. Le documentaire aurait pu avoir ce côté un peu « Envoyé spécial ». Sans ridiculiser cette forme, elle a une certaine superficialité qui parfois me dérange parce que lorsque ça concerne des pays et des peuples en souffrance, on ne peut pas arriver, rester trois jours et dire « voilà, c’est comme ça ». C’est toujours beaucoup plus complexe. J’ai donc renoncé au documentaire pour cette raison. Mais aussi, parce que dans mon idée de départ, je voulais que cette terrible scène de lapidation, qui a été le déclencheur pour moi, soit en animation. J’avais commencé le travail de recherche, quel studio, quelle animation, quelle texture, etc… mais j’ai vite compris que ça allait prendre beaucoup de temps pour faire deux ou trois minutes. Mais surtout, j’ai aussi compris qu’il fallait se méfier de cette forme spécifique, qu’elle pouvait amener une dimension très stylisée qui ne semblait pas, en réalité, évidente.

24I : À ce moment, pensiez-vous à Valse avec Bachir, qui défend cette forme hybride du documentaire animé ?
A. S. :
Non. Bien sûr, quand j’ai commencé à parler de mon idée, tout le monde me le citait, mais non, il ne faisait pas partie de mes références. C’est un film magnifique, c’est vrai. Et ça ne me dérangeait pas du tout qu’on m’en parle, il n’y a pas de brevet dans la création ! Mais honnêtement, l’animation est un monde que je ne connais pas assez bien, qui demande beaucoup de temps et ce n’était pas évident pour moi de construire autour de ça une parole qui aurait été libre. Donc, je suis très vite parti vers la fiction, après en avoir parlé avec mon ami, le cinéaste Tony Gatlif. Je pensais déjà le faire, mais dans ce monde, dans cette marge, on a toujours besoin de béquilles, d’épaule pour se propulser dans les choses.

24I : Tombouctou montre sans contredit la violence de la situation vécue par les habitants. Mais la mise en scène, elle, par la musique, la sérénité des plans, le calme de votre regard, prend le parti d’une grande douceur. Le contraste était-il important pour vous ?
A. S. :
Absolument. La vie a cet effet de contraste. Même pendant une occupation, une guerre ou n’importe quelle situation terrible. Derrière les rideaux, malgré les frustrations, je crois qu’il reste quelque chose de doux, de gentil. Les rayons de soleil parviennent à exister, même quand il y a la violence et la barbarie. Et ce sont ces rayons de soleil qui traversent à un moment les choses, la vie, qui sont très importants pour un artiste. C’est son rôle : faire espérer, malgré tout. Et pour faire espérer, il faut de l’humour, il faut de la beauté. Il ne s’agit pas de la crier, mais de la prendre, parce qu’elle est là.

24I : Votre film arrive à un moment où la situation s’est encore plus radicalisée. Ce matin même, on apprenait que Bamako lançait un appel à l’ONU pour de l’aide. Vous pensez vraiment que la situation n’est pas désespérée ?
A. S. :
Elle est désespérante. Mais elle n’est pas désespérée. Je crois qu’il faut cette nuance, parce que c’est fini pour l’humanité s’il n’y a pas d’espoir. Ca ne veut pas dire de ne pas être conscient de la gravité des situations, mais malgré cela, malgré l’urgence de se lever tous comme un mur pour stopper telle ou telle chose, il faut cet espoir. Et l’espoir naît du réveil de l’autre dans ce qu’il peut considérer comme lointain. Tout doit nous toucher aujourd’hui. Ce n’est pas parce que quelque chose se passe loin de moi à New York, à Bamako ou à Namur que je dois l’ignorer. La terre est définitivement ronde. Où que nous soyons, nous sommes le centre du monde. Où que se passe telle chose, elle se passe au centre du monde. C’est comme si le monde était notre ventre. Quand quelque chose s’y passe, ça nous touche. Et lorsqu’il y a un sursaut, un cri, comme celui de Bamako aujourd’hui, il faut que le monde comprenne véritablement que tout n’est pas réglé. L’armée, c’est important, mais pour que les choses se règlent, il faut aussi aller véritablement à la rencontre de l’autre, dans sa souffrance, pour comprendre ce qui l’a amené dans tel ou tel camp.

24I : L’autre proposition de votre film, c’est celle d’une résistance par l’art, par l’amour, par le fait de ne pas fuir. Êtes-vous d’accord si l’on dit que Tombouctou est plus un film sur la résistance que sur la dénonciation de ce qui se passe ?
A. S. :
Moi, je pense, oui. C’est très juste. C’est rarement formulé comme ça pour tout vous dire, mais je pense que le film est sur ça, oui. Évidemment, l’actualité prend tellement de place que la dénonciation est peut-être ce qu’on voit en premier, mais cette dimension-là viendra peut-être plus tard. Parce que au fond, c’est aussi et peut-être surtout l’histoire d’un destin, d’un couple. C’est la vie et la mort, sans le Djihad, c’est la perte, l’amour, la paternité. Dans dix ans, quand l’actualité sera plus lointaine, peut-être qu’il y aura plus de regards sur cet aspect là du film. La résistance, ça me ramène aussi à l’idée d’espoir. On ne peut pas tuer chez quelqu’un sa musique, celle qui vient de son intérieur. On peut penser qu’on l’éteint, mais elle reste là en permanence. C’est ce symbolisme que j’utilise avec la flagellation de cette chanteuse qui résiste, qui transforme son cri en chant, ou avec cette partie de football sans ballon. C’est la résistance pacifique de ceux qui ne sont pas armés mais qui disent comme ça « oui, vous nous imposez cela, mais ça ne peut pas durer, ça ne peut que s’arrêter »

24I : Et pour vous, le cinéma, c’est un bon outil pour générer cet espoir là ?
A. S. :
C’est aussi un outil, ça fait partie des choses que l’on peut utiliser, oui. Il faut qu’il soit accompagné véritablement, qu’il soit vu pour qu’il puisse servir éventuellement à quelque chose. Mais je pense qu’il sert toujours à quelque chose, en fait. Et ce n’est pas le nombre de regards qui seront posés sur lui qui compte, mais leur qualité.

Propos recueillis le 9 octobre 2014, dans le cadre du Festival International du Film Francophone de Namur par Helen Faradji

 

Tombouctou vu par Philippe Gajan lors du dernier Festival de Cannes
Un extrait de Tombouctou

TIMBUKTU – A. Sissako – Extrait 2 La Poissonnière VOSTFR from Africiné www.africine.org on Vimeo.


9 octobre 2014