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Délivrez-nous du mal

Numéro : 202
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En août 1961, c’est à Saint-Donat que se tient le « Stage de cinéma pour les jeunes gens » qu’organise chaque été le Centre diocésain du cinéma de Montréal. S’y retrouvent les animateurs des ciné-clubs des collèges classiques et autres institutions d’éducation. Cette année-là, on y retrouve notamment Jacques Leduc, Pierre Maheu, Richard Guay, Carol Faucher et le représentant du ciné-club du collège André-Grasset, Jean-Claude Lord. Ce qui distingue Lord des autres participants du stage, c’est qu’il a apporté un court métrage de format 16mm qu’il a récemment réalisé et qu’il insiste pour projeter à ses collègues. Cette précocité se manifestera à nouveau deux ans plus tard alors que, son cours classique à peine terminé, il se joint à l’équipe de la société Coopératio, une entreprise de production que viennent de créer le cinéaste Pierre Patry et le directeur photo Jean Roy.

Jean-Claude Lord n’a que 21 ans quand commence sa carrière professionnelle. Dès l’année suivante, il est le coscénariste de Pierre Patry pour son film Trouble-fête, première production de la nouvelle société. Quelques mois plus tard, c’est à son tour de passer derrière la caméra en adaptant le roman de Claude Jasmin Délivrez-nous du mal.

Deuxième roman d’un écrivain prolifique autant qu’inégal, Délivrez-nous du mal aborde la question de l’homosexualité alors peu présente dans la littérature québécoise. Pour un cinéaste débutant, c’est un défi presque suicidaire que d’essayer de transposer ce texte à l’écran. La jeunesse de Lord explique sans doute sa témérité à se lancer dans une telle entreprise. Si le résultat n’est guère convaincant, le film n’en demeure pas moins un document étonnant sur le Québec du début des années 1960. C’est même avec une certaine nostalgie qu’on y revoit le centre-ville de Montréal, le hall du cinéma Élysée et la célèbre Butte à Mathieu de Val-David. Enfin, un coup d’œil qui n’échappera à aucun cinéphile : une des confrontations entre le jeune homosexuel et le journaliste qu’il poursuit se passe devant une affiche de À tout prendre de Claude Jutra.

Délivrez-nous du mal est le film d’un débutant (« réalisé de façon très présomptueuse », selon les propres mots du cinéaste) qui découvre le plaisir de filmer, de cadrer aussi. Lord ayant monté son film lui-même, il apprenait son métier en essayant de nous conter une histoire qui l’avait touché. Malheureusement, le scénario, lourdement mélodramatique, n’est pas à la hauteur de ses ambitions. La collaboration de Jasmin à l’écriture des dialogues, souvent lourds et artificiels, n’a pas aidé : la séquence de la lettre de Georges – assurément de l’écrivain – est exemplaire de cette emphase qui dessert le sujet. Lord, avec son amabilité légendaire, en conviendra lui-même au moment de la projection du film dans le cadre de l’édition 2016 du festival Fantasia : « j’avais encore beaucoup à apprendre », admettra-t-il alors.

Resté prudemment sur les tablettes durant plus de trois ans, le film suscita assez peu d’intérêt à sa sortie, à l’été de 1969. Il n’en demeure pas moins le temps zéro de la carrière de l’un des cinéastes les plus prolifiques de notre cinéma. C’est aussi un produit exemplaire de Coopératio, une expérience de production unique dans le paysage cinématographique du cinéma québécois des années 1960, à laquelle Jean-Claude Lord fut étroitement lié de 1963 à 1967, son nom se retrouvant au générique des trois longs métrages de Pierre Patry qui y sont produits – Trouble-fête (1964), La corde au cou (1965) et Caïn (1965) – et sa collaboration, à divers titres (pas toujours mentionnée aux génériques), ayant été sollicitée pour plusieurs autres films de la société.

Cinéaste de l’âge d’or de l’Office national du film et auteur de documentaires très estimables – entre autres Les petites sœurs (1959) et Petit discours sur la méthode (1963, coréalisé par Claude Jutra) – Pierre Patry venait du théâtre, d’où sans doute son intérêt pour le cinéma de fiction. C’est cette attirance pour la fiction qui l’incite, en 1963, à quitter le confort de l’ONF pour fonder Coopératio1 avec la complicité de son ami Jean Roy dans l’espoir de relancer l’industrie du long métrage au Québec. L’aventure a duré quatre ans et a permis la production de six longs métrages : les quatre titres déjà cités, plus Poussière sur la ville (1965) d’Arthur Lamothe et Entre la mer et l’eau douce (1967) de Michel Brault.

Coopératio a aussi été une école de formation, comme Jean-Claude Lord le signalait en parlant de son film : « une bande de techniciens issus des rangs amateurs, comme moi. Nous apprenions notre métier sur le tas ». Il faut s’arrêter aux génériques des films ; ils sont éloquents : Serge Beauchemin (montage sonore), Bernard Lalonde (régie), Guy-Laval Fortier (image), Alain Dostie (assistant-réalisateur), etc. Entreprise utopique, gageure impossible, presque condamnée à mourir rapidement, Coopératio était une expérience essentielle que seul le recul permet d’évaluer correctement. Et c’est essentiellement dans cette perspective qu’il faut également revoir le premier film de Jean-Claude Lord.

La suite est bien connue : Lord allait devenir l’un des cinéastes les plus prolifiques du Québec, l’un des plus populaires aussi. Quel que soit le médium choisi, cinéma ou télévision, il demeurera toujours fidèle à ses choix initiaux, qui étaient ceux qui animaient les fondateurs de Cooperatio : « dire quelque chose pour un grand public ». L’appellation « cinéma commercial », qui sonnait alors comme une insulte, ne lui faisait pas peur, au contraire, il s’en réclamait. C’est toute sa filmographie qu’il faudrait réévaluer avec la sagesse du recul. Ces films, qu’on taxait volontiers de populisme, s’attaquaient à des sujets brûlants : la société de classes, la pollution industrielle, l’envahissement de la télévision, l’avortement. Souvent dessinés à gros traits, ils traduisent néanmoins l’air du temps, et l’avenir nous suggérera peut-être d’en faire un usage autre que celui que nous en avons spontanément fait. Malheureusement, Jean-Claude Lord n’est plus avec nous pour en discuter…

1. Pour en savoir plus sur Cooperatio, voir le film de Denys Desjardins Il était une fois… Cooperatio


16 mars 2022