DVD

Deux films de Céline Baril

Numéro : 153
DVD offert avec la version papier pour les abonné.e.s, ou lors de l'achat du numéro sur notre boutique en ligne : Des villes et des hommes

DEUX FILMS DE CÉLINE BARIL

par Marcel Jean

 

À la frange du cinéma expérimental, les premiers films de Céline Baril sont ceux d’une exploratrice des formes. 24 images offre à ses abonnés un DVD comprenant les deux premiers moyens métrages de la cinéaste, réalisations singulières qui inaugurent une filmographie éclatée où se côtoient des films de genres et de tons divers, du long métrage de fiction Du pic au cœur (2001) au récent La théorie du tout (2009), en passant par le documentaire 538 fois la vie (2005).

 

Barcelone

Un mot de neuf lettres, un film en neuf épisodes.

Qu’est-ce que ce Barcelone sinon un bien curieux objet, un assemblage espiègle qui rappelle Vertov et Vigo autant qu’il préfigure Guy Maddin ? Pour son entrée en cinéma, Céline Baril a livré une œuvre d’une tonifiante liberté, sorte de pastiche du cinéma d’avant-garde, illustration d’une postmodernité joyeuse qui ne s’encombre ni de complexes ni de lourdeur.

La structure de l’abécédaire permet d’organiser cette matière fragmentée : images tournées en Super 8 au gré du voyage, refilmage d’écrans vidéo et saynètes réalisées en atelier qui mettent en scène la cinéaste elle-même, coiffée d’une montera, Espagnole de pacotille qu’on dirait échappée d’un burlesque muet. Barcelone est un film inclassable, inracontable sinon par l’explication de son dispositif, annoncé par le sous-titre : « un mot de neuf lettres, un film en neuf épisodes ». Une suite de chapitres donc, qui annonce des thèmes (« C comme dans Cinéma »), des points de vue (« A comme dans du haut des Airs »), quand ce n’est pas l’acte de voir lui-même (« R comme dans Regard »). Cette structure en épisodes confère à l’ensemble une allure de jeu qui lui donne un côté enfantin, mais qui autorise dans la foulée une ambition folle, car Barcelone raconte un peu l’histoire de l’Espagne, touche à la conquête des Amériques, nous fait passer par Hollywood pour effleurer l’origine du monde et survoler la chrétienté…

Dans cet univers fantaisiste, il suffit d’arroser la terre pour y faire pousser des cathédrales, on communique par marteau téléphonique et le Rocher percé se confond avec la métropole catalane. Au cœur du film, des extraits du Zéro de conduite de Vigo ancrent la liberté comme principe fondamental de la démarche. Souveraine, la cinéaste croque la pomme comme une Ève moderne, se substitue à Dieu pour faire tomber la pluie et la nuit, enfile les habits du médecin pour qu’une Bunny puisse accoucher d’une portée de lapereaux…

Barcelone est un voyage, un périple, une saga… Barcelone est une chorégraphie, une corrida, une auberge espagnole… Barcelone est un abécédaire, un fourre-tout, un collage… Mais, par-dessus tout, Barcelone est un film, un vrai. – M.J.

Québec, 1989. Ré., ph., mont. et prod. : Céline Baril. Son : Claude Rivet, Myriam Poirier, Jean-Pierre Joutel. Noir et blanc et couleurs, 40 minutes.

La fourmi et le volcan

Où Céline Baril raconte l’histoire improbable d’une famille chinoise qui, à la veille de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, cherche à émigrer au Canada et est invitée à s’établir en Islande… Venant d’un film québécois indépendant, le sujet surprend. La fourmi et le volcan n’a en effet rien de l’autofiction ou du naturalisme qui caractérisent souvent ce jeune cinéma. Nous sommes plutôt au cœur d’une fantaisie s’inspirant de l’actualité politique et sociale. Mais La fourmi et le volcan, c’est d’abord la foi dans le cinéma : car il faut croire en la force du montage pour oser tourner, en Super 8, des images dans différents coins du monde, puis les intégrer à une fiction tournée en studio, à Montréal, en 16 mm. Céline Baril a cette conviction que la magie du cinéma va opérer pour unir ces éléments disparates. Plus encore, elle a cette force naïve (c’est un compliment) qui lui permet de tourner de bric et de broc une éruption volcanique, un tremblement de terre, un cataclysme en secouant la caméra, en faisant tomber une enseigne ou en renversant un bol de soupe.

Céline Baril a l’énergie des primitifs, ce qui lui permet d’appliquer simplement les leçons des cinéastes des premières avant-gardes et des grands théoriciens filmeurs soviétiques. Voilà pourquoi La fourmi et le volcan demeure, encore aujourd’hui, un film si rafraîchissant. – M.J.

Québec, 1992. Ré., scé. et prod. : Céline Baril. Ph. : Carlos Ferrand, Céline Baril. Mont. : Myriam Poirier. Int. : Lo Hua Kin, Tu Quynh Luu, Lo Hua Chen. Noir et blanc, 52 minutes.

 


23 août 2013