DVD

Don’t Worry, the Doors Will Open

Numéro : 204
DVD offert avec la version papier pour les abonné.e.s, ou lors de l'achat du numéro sur notre boutique en ligne : Après la révolution… Cinéma ukrainien (2014-2022)

Jeune réalisatrice ukrainienne installée au Canada depuis 2013, Oksana Karpovych est retournée dans son pays d’origine en 2018 pour y tourner Don’t Worry, the Doors Will Open, une façon pour elle de réagencer le temps et « resubjectiviser » le réel avec le regard distancié de celle qui filme désormais entre l’ici et l’ailleurs. Pour ce retour aux sources, il fallait un sujet emblématique qui permette de plonger dans la réalité complexe d’un pays pris dans les tourments de l’Histoire depuis la chute de l’empire soviétique. S’est alors imposé le thème du train lié à l’enfance – et plus particulièrement celui des elektrychkas, ces convois vétustes datant de l’ère communiste qui desservent encore le territoire entre Kyïv, les lointaines banlieues et la province. En résulte un documentaire à l’écriture affirmée où la vie à la fois belle et tragique, triste et drôle, s’engouffre sans réserve.

À bord des wagons et dans les petites gares avoisinantes qui émaillent le parcours de ces vestiges d’une autre époque, la cinéaste déploie son champ d’observation en filmant été comme hiver, de jour comme de nuit, le petit peuple en transit alors que, taraudés par le sentiment de perte et l’angoisse de la survie, ces invisibles du paysage social investissent les trains pour vaquer à leurs occupations et habiter leurs errances. Voyageurs écrasés par la lourdeur du quotidien, colporteurs au verbe persuasif, vendeuses à la sauvette postées sur les quais, laissés-pour-compte en colère floués par les élites politiques, soldats s’adonnant aux mots croisés, jeunesse désœuvrée, joueurs de cartes tuant le temps ou vieux chanteur de ballades nostalgiques : autant de personnages et de silhouettes, toutes générations confondues, qui dessinent à l’écran la mosaïque inquiète d’une population en mal de repères tandis qu’au loin, les échos de la guerre du Donbas ajoutent au climat d’incertitude. À la manière d’un kaléidoscope éclaté, Don’t Worry, the Doors Will Open fait ainsi des elektrychkas la métaphore d’un pays tiraillé entre deux temps, un pays sans boussole qui semble avancer à l’aveugle tout en poursuivant inexorablement sa route, bercé par le vacarme des roues griffant les rails.

Par la représentation morcelée d’un « état des lieux » et d’un « état d’être » qu’il construit subtilement, le film rappelle D’est de Chantal Akerman, tourné en 1992, en pleine désintégration du bloc soviétique. Même territoire naufragé jadis unifié par l’Histoire, mais là où Akerman donnait forme à un temps hébété, suspendu, au gré de ses travellings hypnotiques, Oksana Karpovych opte pour une esthétique qui privilégie le mouvement et la fragmentation. Mouvement vers un avenir incertain que la figure du train propulse irrémédiablement vers l’avant, au-delà du marasme économique et des aléas politiques que traverse le pays ; fragmentation des visages et des situations qui confère au réel une véritable densité par l’effet cumulatif des empreintes visuelles et des témoignages à la caméra ou en voix off. D’où le sentiment diffus d’une partition musicale qui sous-tendrait le collage impressionniste induit par le montage. Sollicitant le regard actif du spectateur, le film semble, par les interrogations qu’il soulève et les béances qu’il installe, chercher sa propre voie et participer de cet horizon d’attente vécu par tous, sans que la caméra ne dissimule jamais sa présence entêtée.

Partant du temps nostalgique de l’enfance pour s’immerger dans un présent qu’elle investit avec le recul de l’exil, la réalisatrice réinvente ainsi une narration où chaque visage, chaque objet, chaque situation agit comme embrayeur de fiction. Dans ce maillage d’un temps retravaillé, le temps historique ne cesse de refaire surface, tel un mirage rassurant auquel certains se raccrochent désespérément. À la faveur des confidences d’un vendeur de journaux qui l’invite à son domicile (la seule véritable échappée du récit), Oksana Karpovych ouvre cependant de nouvelles perspectives faisant écho à la timide utopie associée au titre du film. Non sans ironie, l’homme vante le goût des Ukrainiens pour les « extrêmes » qui leur permettent de toucher à l’intensité de la vie. Grâce à cette parenthèse et celle de jeunes se baignant dans un plan d’eau inondé de soleil, Don’t Worry, the Doors Will Open atténue le sentiment de perte du monde qui traverse le film.

Mais trois ans plus tard, à la lumière de la guerre totale qui ravage actuellement l’Ukraine suite à l’offensive russe, force est de constater que la réalité a, depuis, tragiquement basculé et l’émotion nous gagne alors, décuplée. Durant des mois, les images d’actualité nous montrant les déplacements de population fuyant l’horreur à l’échelle de tout le territoire se sont superposées à celles des elektrychkas. Aujourd’hui, le syndrome d’une guerre oubliée commence à planer et on ne peut que souhaiter que « les portes ne se referment pas » sur la résistance et la résilience du peuple ukrainien, alors que le pays se débat au bord du gouffre.


18 septembre 2022