DVD

Le Martien de Noël

Numéro : 194
Gratuit à l'achat de la revue : Imaginaires du cinéma pour enfants

Entretien AVEC ROCK DEMERS, PRODUCTEUR
PAR ROBERT DAUDELIN

À l’été de 1970, alors que Bernard Gosselin amorce le tournage du Martien de Noël, tu consacres ton temps à Faroun Films, la maison de distribution spécialisée dans les films pour les jeunes que tu as fondée en 1965. Dans quelles circonstances as-tu été associé à la production du Martien ?

Le Martien de Noël était une production des Cinéastes associés. Jean Dansereau était le producteur en titre et le film avait un budget de 350 000 $. C’était les tout débuts de Téléfilm Canada qui exigeait, avant d’étudier un projet, qu’un distributeur y soit impliqué. Étant donné mon activité spécialisée en distribution, Jean m’a supplié de l’aider à compléter son budget. J’ai mis 40 000 $ dans la production du film, à titre de minimum garanti. Or le tournage s’est avéré compliqué, notamment à cause des problèmes de météo, et au 2/3 du film, le budget était complètement dépensé. Le film s’est arrêté et je perdais mes 40 000 $.

 

Je suis donc allé voir Michael Spencer à Téléfilm et lui ai proposé que la société partage avec moi le montant nécessaire pour terminer le film. Il a dit oui sans hésiter : Le Martien de Noël, avec La chambre blanche de Jean Pierre Lefebvre – dont j’étais le distributeur – sont les deux premiers films dans lesquels Téléfilm a investi. Ceci réglé, j’ai projeté à Claude Jutra le matériel tourné et lui ai demandé : « Qu’est-ce qu’on doit tourner en plus, au minimum, pour avoir un film ? » Claude m’a répondu : « Vous avez le minimum qu’il vous faut. » Alors je suis retourné voir Jean Dansereau et j’ai négocié la reprise du film à 100 % : j’en devenais le distributeur pour le monde entier, et c’est moi qui ai terminé le film en tant que producteur.

Ce petit film de 65 minutes a été un énorme succès ici ; il est sorti en salles aux États-Unis, doublé en anglais, et a été vendu à plus de quarante pays. Je crois que c’est le premier film canadien à avoir connu une telle distribution à l’étranger. Sorti à Montréal à l’été 1971 (au Berri et au Crémazie), le film a eu droit à un grand lancement à Québec où nous avions fait transporter la soucoupe volante. Une fois le film lancé, pour répondre à la demande, Faroun a fait tirer 10 copies 35mm et 75 copies 16mm. En 1991, avec l’aide de l’ONF, on a remixé le film en stéréo, en prévision d’une ressortie en salle pour fêter son 20e anniversaire, et Vittorio a dessiné une nouvelle affiche.

Le Martien de Noël annonce-t-il déjà Les Contes pour tous auxquels ton nom est associé ?

Pour moi, Le Martien de Noël, c’est « l’ancêtre » des Contes pour tous, même si les Contes sont venus beaucoup plus tard.

Mais ton intérêt pour les films pour enfants ou pour jeune public date de beaucoup plus tôt…

Tout a vraiment commencé en janvier 1958 ! J’étais à Prague et je lunchais avec mon ami le peintre Václav Sivko ; à la table voisine, un jeune homme prêtait l’oreille à notre conversation… À la fin du repas, ce jeune homme vient vers nous et me dit : « Je comprends que vous êtes étranger, or je viens de terminer mon premier film et j’aimerais beaucoup que quelqu’un de l’extérieur le voie : seriez-vous disponible ? » Je l’ai vu le lendemain matin : c’était Aventure dans la baie d’or et le cinéaste était Břetislav Pojar. Cette projection a décidé de ma carrière ! C’est ce film qui a fait naître mon intérêt pour le cinéma pour enfants. Jusque-là, je n’avais aucune idée que de grands cinéastes se consacraient à la réalisation de tels films. Dans la suite de mon voyage, en Pologne, en Grèce, en Yougoslavie, jusqu’au Japon, j’ai poursuivi mon enquête sur la production de films pour enfants.

Et cet intérêt s’est très concrètement traduit dans ton travail de programmation au Festival international du film de Montréal, de 1961 à 1967.

C’est vrai, mais je dois préciser qu’à la première édition du festival, en 1960, c’est Guy L. Coté qui avait programmé deux films pour enfants : Ali and the Camel, un film britannique et Le cerf-volant du bout du monde de Roger Pigaut dans lequel on voyait, peut-être pour la première fois, des images de la Chine. Par la suite il y a à peu près toujours eu un ou deux films pour enfants dans la programmation du festival – même une section spéciale « Cinéma pour les jeunes », au cinéma Élysée, en 1966.

Quand j’ai quitté le festival, après l’édition de 1967 – et sans savoir que le festival allait s’arrêter – je voulais me consacrer à mon « hobby ». J’avais commencé à acheter des films pour enfants dès 1965 et cette activité devenait de plus en plus importante : je voulais m’y consacrer à plein temps. Ce qui m’avait convaincu de la justesse de ma décision, c’est que les séances de cinéma pour enfants au festival, que ce soit au Loew’s ou à la Place des Arts, étaient toujours des séances à guichets fermés. Et beaucoup de gens nous disaient regretter que l’occasion de voir ces films en famille ne se présente qu’une fois par année…

J’ai alors sollicité l’appui financier des associations de parents qui existaient un peu partout à travers le Québec, à Sherbrooke, en Gaspésie, au Lac-Saint-Jean et j’ai ramassé 100 000 $ avec lesquels j’ai pu acheter les droits de distribution d’un certain nombre de films qui ont constitué le premier catalogue de Faroun Films, publié en 1968.

La plupart des films étant originaires des pays d’Europe de l’Est, il fallait faire des versions en français et en anglais pour la distribution au Canada. Or, je me suis vite rendu compte que je n’arriverais jamais à récupérer le coût de ces versions au Canada. Étant donné le type de films que je recherchais, il était parfois possible d’acquérir les droits pour l’ensemble des pays de langue française, anglaise, voire espagnole. Mais les films ont d’abord été présentés à Montréal, à l’Élysée, puis dans certaines salles de Famous Players, avec une traduction simultanée : un homme et une femme, assis au premier rang de la salle, traduisaient au fur et à mesure. C’est aussi en traduction simultanée que ces films ont été diffusés pendant trois ans à la télévision de Radio-Canada.

Enfin, s’est greffé à toutes ces activités de distribution, le Club Faroun dont les membres, recrutés dans les écoles à travers le Québec, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick, avaient droit à 7 films au cours de l’année. Le Club a compté jusqu’à 175 000 membres à travers le Canada ! À la fin de chaque saison, tous ceux qui avaient vu les 7 films, étaient éligibles à un tirage pour lequel il y avait 5 gagnants qui s’envolaient pour un festival de films pour enfants, à Venise, à Téhéran, en Espagne…

Tu te départis de Faroun Films en 1977, tu diriges l’Institut québécois du cinéma durant deux ans ; tu travailles aux Floralies… On s’approche des Contes pour tous ?

L’idée des Contes est née en 1982 de la lecture d’un article de La Presse sur les suicides des moins de 17 ans… J’avais 50 ans, cet article m’a bouleversé. Je voulais faire quelque chose en réaction à cette situation. J’ai donc élaboré un concept de film qui, fondamentalement, confirmait que la vie n’est pas facile, mais qu’elle vaut d’être vécue. À la même époque, j’ai participé à un colloque sur le cinéma pour enfants avec Roger Cantin et André Melançon. Cantin a profité de notre rencontre pour me remettre un projet de court métrage qu’il avait écrit avec Danièle Patenaude et qui s’intitulait « Le château de neige ». Je les ai convaincus de développer le projet et, quelques mois plus tard, nous avions un scénario de long métrage. Pour réunir le financement il nous fallait un réalisateur connu. Roger a suggéré Claude Jutra, moi, André Melançon. Claude n’était pas intéressé, j’ai donc pu confier La guerre des tuques à André.

Au moment d’élaborer le concept des Contes pour tous, je m’étais dit que ce grand projet ne démarrerait que le jour où j’aurais 5 films répondant à mon approche. J’ai donc fait circuler la nouvelle et, à ma grande surprise, j’ai reçu une soixantaine de projets. J’avais une autre exigence : je suis Québécois, le premier film serait en français ; je suis Canadien, le second serait en anglais ; je suis citoyen du monde, le troisième serait tourné dans une autre langue et dans un autre pays ! Opération beurre de pinottes de Michael Rubbo et Le jeune magicien de Waldemar Dziki ont donc suivi La guerre des tuques. Cette exigence s’est maintenue tout au long des Contes.

Entre 1984 et 2014, il y a eu 24 Contes pour tous : quelle était ton implication dans la naissance de ces films ?

Mon implication était totale : je suivais de près le développement de l’écriture du scénario ; je choisissais le réalisateur ; je participais aussi au choix des comédiens et des principaux membres de l’équipe technique (directeur photo, monteur, musicien). Pendant le tournage, je visionnais les rushes chaque soir. Au moment du montage, je laissais le réalisateur et le monteur faire un premier travail dont je discutais ensuite avec eux ; même processus avec un deuxième montage, mais, cette fois-ci, avec en plus un public témoin qui ne savait rien du projet. Enfin, j’étais en studio pour le mixage et au labo pour la coloration. Je me permets d’ajouter qu’aucun autre producteur n’a produit 24 films pour ce public cible, films qui ont connu une diffusion à travers le monde – il y a même eu des rétrospectives Contes pour tous dans plusieurs pays, dont la Chine. Les Contes pour tous… c’est l’œuvre de ma vie !


24 mars 2020
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