DVD

Les garçons sauvages

Numéro : 196
Gratuit à l'achat de la revue : Sexe – Pour un cinéma subversif

Note : le DVD est offert avec la version papier du n°196 pour les abonné.e.s ou lors de l’achat du numéro sur notre boutique en ligne.

PAR ALICE MICHAUD-LAPOINTE

L’avenir est femme, l’avenir est sorcière
– Bertrand Mandico

« Dans les jardins-chairs pourris des garçons-boubous langoureux lascifs sourires noirs grattant leurs plaies érogènes leurs corps nus malades sucrés putrides laissent s’échapper une vapeur de brume sépia de nitrate suffocante », écrivait William S. Burroughs dans les dernières pages de son roman Les garçons sauvages (1970). Empruntant à cette œuvre son titre et revampant son univers sulfureux, le premier long métrage du cinéaste français Bertrand Mandico s’est imposé en 2017 non pas comme un pastiche inspiré de l’esprit littéraire de la Beat Generation mais comme un film aux pouvoirs symboliques inattendus, ode offerte sur l’autel d’un âge pubescent effronté et pervers. Derrière son noir et blanc texturé (et contrasté par des surimpressions aux teintes mauves et roses), Les garçons sauvages raconte l’histoire de cinq jeunes voyous bourgeois – Romuald (« le moins convaincant »), Sloan (« le plus doux »), Hubert (« le plus secret »), Tanguy (« le plus fuyant »), Jean-Louis (« le plus cruel ») – qui commettent l’innommable en violant et en tuant leur professeure de lettres dont ils se disaient amoureux. Jugés innocents lors d’un simulacre de procès, ces néo-Droogies sont confiés par leurs parents à un riche Hollandais, le Capitaine, qui promet de les rééduquer lors d’un long périple en voilier. Suite à une mutinerie, il y a escale sur une île luxuriante qui « pue l’huître », rencontre avec le Dr Séverin(e) et, surtout, découverte par ces garçons du revers cauchemardesque de leurs pulsions et fantasmes… car pour arpenter l’île mystérieuse, il faut infailliblement apprendre à faire « corps » avec elle.

Ce monde onirico-lubrique, qui a fait la marque de Bertrand Mandico au fil des années (notamment grâce au programme Hormona, qui regroupe les courts Prehistoric CabaretY a-t-il une vierge encore vivante ? et Notre-Dame des hormones), trouve une forme particulièrement cohérente et aboutie dans Les garçons sauvages, celle-ci reposant sur un éclatement chatoyant des frontières génériques et une structure narrative qui fouille les confins métaphoriques et allégoriques des liens entre nature et érotisme. À la fois récit initiatique immoral, fable hybride et queerwet dream mystique, épopée hormonale, Les garçons sauvages résiste à toute tentative de catégorisation trop nette, à l’image des personnages de jeunes délinquants qu’il met en scène. Planent en effet au-dessus de cette œuvre les romans d’aventures de Robert Louis Stevenson, de William Golding et de Jules Verne, les théories de Judith Butler sur la performativité du genre, Querelle de Fassbinder, toutes ces influences n’entravant nullement la fluidité et l’émancipation du projet de Mandico. C’est même, au contraire, en repassant par ces références presque « obligées » avec un certain zèle que le cinéaste réussit à provoquer une réflexion pertinente sur la prédation sexuelle, la croissance organique et la représentation stéréotypée des identités de genre. En accentuant à outrance la sexualisation qu’on attribue déjà à certains motifs et figures dans l’imaginaire populaire (le vieux marin esseulé, l’enfant de chœur perverti, la maîtresse d’école, l’île érogène mangeuse d’hommes, l’étalon qui bande, les fruits juteux et turgescents), Mandico fait dans l’hyper­bolique pour mieux fomenter un désir de subversion formelle et sexuelle total. Ces cinq garçons pourris de l’intérieur sont ainsi rendus, par la force de leur violence, à une Nature tout aussi déviante qui se laisse sucer, lécher, pénétrer, jusqu’au moment où la jouissance se transforme en horreur : les garçons, bien malgré eux, commencent à devenir des filles, attributs biologiques en sus. « Êtes-vous prêts à affronter le monde tel que vous êtes ? », leur demande le Dr Séverin(e) une fois leur métamorphose physique bien entamée. Ces rôles, il faut bien le souligner, sont tous incarnés par des actrices adultes – avec en tête de file Vimala Pons, qui joue de façon inquiétante Jean-Louis, l’œil chasseur jamais rassasié –, choix qui s’avère judicieux puisqu’encore une fois, l’ambiguïté assumée et « l’androgénéité » agissent comme des moteurs de création, des fils rouges à suivre pour le spectateur et ce, à tous les niveaux de la mise en scène.

Notons que ce goût pour la transgression ludique se double également d’un parti pris assumé pour le faux-semblant, le décor carton-pâte, la fantasmagorie. Comment comprendre ces choix esthétiques, alors que le travail sur la chair humaine (essentialisée, visqueuse, malléable, suintante) semble si important dans toutes les déclinaisons tangibles de sa matérialité ? À quel degré saisir le décloisonnement des identités sexuelles présenté ici ? L’artifice, dans Les garçons sauvages, se révèle pour finir une façon étonnamment honnête d’approcher le thème de la mascarade et les zones grises de la sexualité humaine. Les pulsions libidinales et destructrices (qui surgissent sous le couvert onirique d’un crâne pailleté nommé Trevor) sont elles aussi façonnées, modelées par cet univers qui ose dévoiler ses coutures et qui laisse apparaître furtivement les secrets de sa fabrication. Avec Mandico, on n’oublie heureusement jamais que le cinéma est une histoire de magie et d’artisanat (les rétroprojections orchestrées durant le tournage en témoignant), et le sexe apparaît lui aussi dans toute sa part de potentielle fiction. Peut-on vraiment se dire homme ou femme, sirène ou capitaine, dans ce monde scintillant où tout bascule, les phallus tombant, les seins poussant au gré des plantes ingérées ? Mandico ne force pas de réponse, mais sous sa main, l’artificialité se dote paradoxalement d’un caractère d’authenticité et la pacotille décorative prend, au détour du bricolage des images, des allures de trésor.

« L’avenir est sorcière », affirme le Dr Séverin(e). Difficile de ne pas lire là le vœu (le sort ? la prémonition ?) d’un créateur qui rêve de mystère et de bouleversements sensoriels, d’un cinéma viscéral aux propriétés guérisseuses. Les garçons sauvages appartient sans aucun doute à cette famille d’œuvres volontairement « paria » qui explorent avec curiosité les lueurs troubles de l’inconscient pour en tirer la substantifique moelle, aussi envoûtante ou perturbante soit-elle.


1 octobre 2020