DVD

Off the Wall

Numéro : 178
Gratuit à l'achat de la revue : Le cinéma en partage

Les sirènes de l’art

par Robert Daudelin

 

Présentant à la Cinémathèque Angel dont il avait été directeur photo, Martin Duckworth disait de Derek May que c’était « le cinéaste le plus créatif qui ait jamais travaillé à l’ONF ». « Créatif », Derek l’était en effet, au point d’être inclassable et de n’être jamais là où on l’attendait. Produits par l’ONF entre 1967 et 1991, les 12 films de Derek May, à l’exception du loufoque McBus (1969) et de ses essais plastiques, Angel (1967) et Pandora (1971), se présentent tous sous l’étiquette « documentaire ». Éminemment personnels – souvent menés à la première personne – il s’agit plutôt d’essais documentaires avant la lettre.

Peintre de formation – une pratique qu’il n’abandonnera jamais complètement – May a réalisé quatre films sur l’art : Pictures from the 1930s (1977), Sananguagat: Inuit Masterworks (1979), Off the Wall (1981), Krzysztof Wodiczko: Projections (1991). Fort différents les uns des autres, dans leur écriture comme dans leur propos, ces films ont en commun un engagement profond face à leur sujet et à l’art (la création artistique) en général. Off the Wall, entièrement tourné à Toronto en 1981 est de loin le plus personnel et le plus percutant de ces essais.

Écrit et lu par le cinéaste lui-même, le commentaire du film est à la première personne : il questionne, non sans ironie, les pratiques alors dominantes dans le marché de l’art, proposant une lecture critique du discours qui soutient ces pratiques. Bien que très précisément datés – les années 1980 marquant une coupure par rapport aux années 1970 – ces propos n’en demeurent pas moins d’une grande actualité 35 ans plus tard, d’autant plus que le film les inscrit explicitement dans une réflexion beaucoup plus large sur ce qu’est l’art, sa place dans nos vies, et l’usage que la société de consommation, souvent avec la complicité des créateurs, veut en faire. L’art conceptuel (alors émergent), les performances, l’autorité abusive des galeristes, les politiques du Conseil des Arts du Canada, l’intérêt soudain du monde des affaires pour l’art : rien n’échappe à l’enquête et aux préoccupations bien réelles du cinéaste.

Le film s’ouvre sur une classe de dessin avec modèle vivant à l’Ontario­ College of Art : adoptant d’abord le point de vue du modèle (un solide gaillard dans la cinquantaine) qui, en 30 ans de métier, en a vu bien d’autres, May prend la parole pour s’adresser directement en voix off aux étudiants du cours, leur rappelant (sur les beaux accords d’une sonate de Beethoven) qu’ils constituent « une espèce en voie de disparition ». Mais, avec son mauvais esprit proverbial, il les rassure aussitôt en affirmant que, dans notre société, les artistes constituent désormais un « bon investissement ». Enfin, un plan nocturne de la rue Yonge permet au cinéaste de les rassurer deux fois plutôt qu’une en orientant leur regard vers toutes ces banques « qui attendent d’être décorées » !

Le propos est bien ancré ; la voix de Derek May a tout pour nous convaincre. Et nous avons déjà compris où loge son cœur dans cette histoire. Si besoin était de nous en convaincre davantage, suivons-le dans sa visite à l’atelier d’un des jeunes peintres du groupe Art Sake Inc. Le peintre, comme le cinéaste d’ailleurs, se perd dans la contemplation d’une toile encore fraîche ; la scène est surchargée de cette émotion très particulière que connaissent bien tous ceux que touche l’abstraction lyrique. Mais Derek May ne nous laisse pas nous assouvir notre regard, sa voix nous rappelle à l’ordre, nous signifiant que le jeune peintre est sans doute le dernier à savoir regarder sa toile avec une telle intensité…

Si la classe de dessin qui ouvre et ferme le film a, il faut en convenir, des allures de dinosaure, Derek May a tout de même une réelle nostalgie pour cette approche de l’art voulant que l’idée de métier ne soit pas abstraite et permette peut-être davantage d’éviter le « style without content » que redoutait le peintre cinéaste et qui, selon lui, guettait plus d’une manifestation artistique de l’époque.

Film éminemment personnel, écorché et profondément senti, Off the Wall questionne la pratique artistique sur le terrain même de son existence multiple. Entre les discours pompeux (autant que souvent « pompiers ») de Jack Pollock à 28 dollars l’heure pour les bourgeoises en mal de culture et les ambitions assez douteuses du collectif General Idea, le film pose les bonnes questions : à nous de trouver les bonnes réponses, avec, à la suggestion du cinéaste, l’aide de Cézanne !

Canada, 1981. Ré., scé. et mont. : Derek May. Ph. : Barry Perles. Son : Claude Hazanavicius, Ingrid Cusiel. Mont. son : Danuta Klis. Réenregistrement : Hans Peter Strobl, Adrian Croll. Narrateur : Derek May. Prod. : Tom Daly. Prod. exécutif : Barry Howells. 55 minutes. Dist. : ONF.

 


28 juillet 2016
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