DVD

Réalité de Quentin Dupieux

Numéro : 199
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LA GALAXIE DUPIEUX

Pour accompagner notre édition DVD de l’hilarant et troublant Réalité, un tour d’hori­zon des têtes d’affiche qui forment l’univers déjanté du plus absurde des cinéastes français contemporains.

Flat Eric

Originaire du Jim Henson’s Creature Shop, nommée au départ Stéphane, cette marionnette je-m’en-foutiste à la carrière internationale constitue les premiers temps du cinéma dupiesque. Hors-la-loi dans une campagne publicitaire pour les jeans Levis, faisant une apparition dans la première saison anglaise de The Office, elle est surtout la représentation physique de Mr. Oizo (l’identité musicale tendance techno de Quentin Dupieux). L’une de ses plus célèbres performances demeure sans nul doute le vidéoclip Flat Beat (1999), où elle s’amuse dans un vrai/faux bureau humain à jouer la personne importante. Elle « répond » au téléphone, « signe » des papiers et a aussi une jolie secrétaire ! À nous de prendre conscience qu’il est quand même drôlement bizarre, ce monde des grands… – JF

Robert

C’est un peu grâce à sa performance de tueur dans Rubber que Quentin Dupieux a vu sa carrière de cinéaste changer de vitesse. Fort d’une dextérité corporelle capable de virages à 180°, sa présence à l’écran embarque le spectateur dans une grande roue émotionnelle. Malgré un physique rondouillard, il effectuait ses propres cascades sur le tournage. – ACO

Éric Judor

Complètement lunaire, éternellement juvénile, quelque part entre le grand naïf et l’idiot poétique, Éric Judor atterrit dans le cinéma de Quentin Dupieux comme s’il avait toujours été là. D’ailleurs, il a en quelque sorte toujours été là, puisqu’il était déjà du premier film, Steak, dans lequel le cinéaste donnait une nouvelle dimension au sens de l’absurde qui couvait dans le duo d’Éric et Ramzy, dimension qui a continué de se développer dans leurs carrières solos. En retour, avec ses rôles de ringard en mal d’acceptation (Steak), de jardinier circonspect du midwest (Wrong) ou de policier borgne se rêvant star de la techno (Wrong Cops), Judor a indéniablement contribué à l’instauration d’un « nouvel humour », en français et en anglais s’il vous plaît ! – ACO

Jack Plotnick

De Rubber à Wrong Cops, l’Americana a fait l’objet d’un détournement chez Quentin Dupieux. Comme s’il lui avait fallu explorer l’inquiétante étrangeté américaine pour ensuite créer son propre type de comédie à la française. Cette virée états-unienne passe par une impressionnante galerie d’acteurs : Wings Hauser, Mark Burnham, Eric Wareheim, Marilyn Manson ou Grace Zabrinskie et Ray Wise en clin d’œil à David Lynch. Mais Dupieux a aussi trouvé « son » comédien américain avec Jack Plotnick, qui n’est pourtant pas un acteur comique au départ. Outre son rôle de comptable dans Rubber et son cameo dans Wrong Cops, Plotnick, visage allongé et yeux écarquillés, restera dans les mémoires en tant que Dolph Springer, l’inoubliable clown triste de Wrong. – ACO

Alain Chabat

Il était écrit dans le ciel que les trajectoires du cofondateur des Nuls, interprète et réalisateur d’un film sur un homme-chien (Didier), et du créateur de Rubber étaient faites pour se croiser. En attendant son retour dans le prochain film du cinéaste, Réalité permet de revoir Chabat à son meilleur dans le rôle de Jason, un réalisateur amateur exilé à Los Angeles qui doit trouver en moins de 48 heures un gémissement digne d’un Oscar pour faire financer son film. Entre sérieux ridicule et insécurité palpable, Chabat affronte sans broncher les situations les plus improbables et angoissantes. Grâce à lui, le film dépasse la blague absurde pour atteindre une forme d’angoisse existentielle. – BD

Grégoire Ludig

Physiquement, on ne pourrait trouver plus différents que le moustachu Fugain de Au poste ! et le chevelu Manu de Mandibules. Sur le plan du statut social aussi, puisque l’un incarne l’archétype d’une petite classe moyenne sans aspérité, alors que l’autre est un vagabond vaguement surfeur resté en enfance. Il y a pourtant ce petit quelque chose qui les lie : un regard un peu éteint, une dégaine molle capable de s’adapter à toutes les situations. Bref, une forme de résilience involontaire qui devient presque un acte de révolte contre le réel. En Ludig, Dupieux a peut-être trouvé son soldat idéal : un grand mollasson français qui peut finalement survivre à tout. – BD

Benoît Poelvoorde

À la fois hilarant et étrangement inquiétant : voilà qui est un peu la spécificité de Benoît Poelvoorde, acteur de la tension extrême qui semble toujours sur le point d’imploser. Dans Au poste !, il prête au commissaire Buron sa voix éraillée, son débit saccadé et son corps nerveux dans une farce macabre tournée dans le décor quelque peu spartiate du siège du Parti communiste français. Il est comme un poisson dans l’eau dans ce film en forme de blague à double-fond où la notion de jeu elle-même appartient au faux-semblant. En fait, il relevait presque de l’évidence que Dupieux l’inclut dans sa galaxie de l’absurde : Poelvoorde est peut-être le plus grand acteur comique belge, c’est pour ça. – ACO

Jean Dujar-daim

Il y a Georges, 44 ans, et il y a sa veste en daim. Ils sont deux, ils ne sont qu’un : Le daim repose sur cette frontière ambiguë et fascinante grâce au jeu de Jean Dujardin. Ça commence comme la dynamique enfantine d’un gamin qui fait parler ses bonshommes et ça se termine en manipulation psychotique de haute volée. Dujardin détourne ce qu’il sait si bien faire (charmeur, sûr de lui, égocentrique, Français) dans ce rôle de solitaire dépressif obsessionnel : on dirait que l’écrasante veste pompe ses traits de caractère, laissant à Georges une bonhomie hallucinée. Quoi qu’il soit, l’acteur crève l’écran avec cette performance double – sans compter qu’il a vraiment un style de malade. – ACO

Adèle Haenel

Quentin Dupieux ne s’en cache pas : après avoir approché Adèle Haenel pour jouer le rôle de Denise dans Le daim, l’actrice a sacrément bousculé la nature du personnage, le faisant évoluer d’un rôle féminin anodin à un véritable alter ego du personnage de Georges, y compris dans la folie. Ce qu’elle rend impeccablement avec son attitude tendue, ses réactions au quart de tour et ce regard fixe et intense, comme un abîme courroucé, qu’elle maîtrise si bien. Son interprétation a imposé pour la première fois dans le cinéma de Dupieux un personnage féminin de tout premier plan. Et si l’on en croit depuis l’apparition d’Exarchopoulos dans Mandibules, les hommes n’ont désormais plus le monopole du délire dans l’univers du cinéaste. – ACO

Adèle Exarchopoulos

Peuplé de personnages concepts, l’univers de Dupieux est un terrain de jeu jubilatoire pour les acteurs et actrices qui aiment s’amuser le plus loin possible des contraintes du jeu réaliste. Dans le rôle d’Agnès, une jeune femme qui, suite à un accident de ski, ne peut plus parler sans hurler, Adèle Exarchopoulos s’en donne à cœur joie dans Mandibules. Dans un état physique au bord de l’explosion permanente, elle accumule les scènes de colère… jusqu’à ce qu’une mouche géante éteigne subitement son regard, et surtout sa voix. Somme toute, son apparition demeure fugace, mais on n’oubliera jamais sa présentation enragée des bonnes manières à table. – BD

Dominique

Elle est la mouche disproportionnée qui, une fois dans le cadre, vole instantanément la vedette à n’importe quel branleur ou branleuse qui peuple l’univers de Mandibules (2020). Une touche d’absurdité déconcertante, de grossièreté et de laideur que nul ne saurait cacher. Le Canada a celle de David Cronenberg, les États-Unis celle de Mike Pence et l’Italie celles de Dario Argento. Au tour, maintenant, de la France de se lancer dans la course aux mouches… Dans la famille des joyeux surréalistes contemporains, je demande Dupieux ! Digne de mention, derrière l’insecte se trouve le célèbre acteur/marionnettiste anglais Dave Chapman, alias BB-8 dans Star Wars, certaines créatures de la série Dark Crystal et deux films du Muppet Show : taureau-respect. – JF


21 juin 2021