DVD

Rechercher Victor Pellerin

Numéro : 167
DVD offert avec la version papier pour les abonné.e.s, ou lors de l'achat du numéro sur notre boutique en ligne : Les multiples visages de l’acteur

Contrefaçon de la vérité et vérité de la contrefaçon

par Alexandre Fontaine Rousseau

 

Huit ans après sa réalisation, Rechercher Victor Pellerin demeure une anomalie notable dans le paysage cinématographique québécois. Le premier long métrage de Sophie Deraspe échappe en effet à toute catégorisation simple, ne s’intégrant à aucun courant dominant du cinéma d’auteur contemporain. On pourra, tout au plus, évoquer une distante parenté avec l’œuvre de Robert Morin ou encore un quelconque lien filial avec La moitié gauche du frigo de Philippe Falardeau. Mais il n’en demeure pas moins que le film de Deraspe, évitant les grands « genres » du cinéma d’auteur québécois, frappe tant par l’originalité de sa démarche que par l’audace de sa prémisse – en plus d’aborder, tant par sa forme que son propos, des préoccupations plutôt inhabituelles auxquelles notre cinéma s’avère généralement plutôt réfractaire.

En fait, ces aspérités qui caractérisent Rechercher Victor Pellerin paraissent encore plus singulières aujourd’hui qu’au moment de sa sortie. Le film, à l’image de l’artiste fictif auquel il est consacré, semble résolument épris d’une liberté allant à contre-courant de la création balisée, de la marchandisation de la culture ; et quelque chose, dans ce portrait de l’art contemporain, entre en résonance avec l’état actuel du cinéma d’ici. « Les institutions canadiennes se sont mises en place… et les historiens se sont mis à quasiment dicter aux artistes quoi faire… », souligne d’entrée de jeu le galériste Éric Devlin, évoquant le malaise d’une production artistique assujettie aux diktats des subventions, ainsi qu’à la logique d’institutionnalisation qu’ils sous-tendent. Cette irrévérence sert bien le film, conférant à ce qui aurait pu n’être qu’un sympathique canular une authentique portée critique.

« Qui va acheter ça au Québec ? Ça décore pas un salon. » Ici, l’art est confronté à sa mise en marché, à son potentiel en tant que produit de consommation. Pellerin, dégoûté par le milieu dans lequel il évolue de même que par la spéculation dont son travail fait l’objet, décidera de brûler l’ensemble de ses toiles et de disparaître en même temps que son œuvre. Mais Deraspe, plutôt que de faire de son personnage une simple figure tragique, se permet de remettre en question la pertinence de ce geste définitif. Comment, en effet, donner un sens à ce dont il ne reste plus aucune trace ? Tandis que l’on tente de monter une exposition pour commémorer le quinzième anniversaire de l’événement, les avis divergent sur l’héritage laissé par l’énigmatique artiste. Au-delà de son aura romantique, que doit-on penser de cet ultime coup d’éclat ?

Déconstruisant progressivement le mythe qu’elle a créé de toutes pièces, Deraspe entremêle habilement faux documentaire et intrigue policière – révélant que son artiste était aussi un faussaire, tandis que se multiplient les indices montrant que cette histoire n’est elle-même qu’une vaste supercherie. Le film procède par le fait même à une mise en abîme ingénieuse de ses enjeux principaux : le vrai, le faux, la fabrication de l’artiste par le milieu de l’art… Rappelant à certains égards l’excellent Exit Through the Gift Shop de Banksy, qui sortira quatre ans plus tard, Rechercher Victor Pellerin s’interroge sur la notion d’authenticité comme fondement de la démarche artistique. Tant par des choix d’ordre narratif que par des moyens proprement cinématographiques, la cinéaste souligne à cet effet que l’image elle-même est une construction facilement manipulable.

Il importe donc peu que les limites du coup monté soient visibles ou non, puisque cette tension entre la réalité et la fiction est déjà au cœur de l’univers qui est mis en scène. Comme l’affirme Devlin lors de sa dernière entrevue avec la cinéaste, « la création, elle, n’est pas un canular. » Deraspe, pour sa part, a depuis le début choisi de faire de la contrefaçon son mode de création, de jouer sur cette ambiguïté pour étoffer son discours. En évoquant en guise de conclusion sa propre subjectivité, son film rappelle que chaque image est au service d’un regard – que si tout film est un documentaire, aucun documentaire n’est impartial. Plaçant d’emblée le sien sous le signe du faux, l’auteure propose, plutôt qu’une lecture biaisée du réel, une réflexion sur sa représentation. Mais elle s’intéresse surtout à la présence du faux au sein même du réel et, ce faisant, sur le rapport qu’entretient l’art avec la vérité. Une notion dont les contours, ici plus qu’ailleurs, s’avèrent difficiles à discerner.

Québec, 2006. Ré., scé, ph. et mont. : Sophie Deraspe. Son : Frédéric Cloutier. Musique originale : Julien Roy. Int. : Eudore Belzile, Sophie Deraspe, Éric Devlin, Anne Lebeau, Elisabeth L. Gauthier, Julien Poulin, Mathieu Beauséjour, Jean-Frédéric Messier, Sylvain Bouthillette, Alain Lacoursière. 103 minutes. Prod. : Douglas Bensadoun, Serge Noël et Sophie Deraspe pour Les Films Siamois. Dist. : Atopia

 


19 mai 2014