Éditos

Histoires de cinéma – L’expérience collective des films

par Bruno Dequen

Interruption des tournages, annulation de festivals, fermeture des salles de cinéma. Comme le reste de la société, le monde du cinéma est l’une des victimes collatérales des mesures de confinement mises en place pour lutter contre la pandémie depuis plusieurs mois. Au moment d’écrire ces lignes, de vagues plans d’aide au milieu culturel se mettent en place. Si l’impact du virus aura été momentanément dévastateur pour le milieu de la production, c’est probablement le domaine de la diffusion qui subira à long terme les conséquences les plus sévères du confinement actuel. Combien de distributeurs et d’exploitants auront les reins suffisamment solides pour passer à travers la crise ?

C’est en réponse à l’incertitude actuelle que nous avons décidé de concevoir en urgence ce numéro spécial consacré à ce qui nous manque depuis plusieurs mois : la possibilité de vivre une expérience collective du cinéma. Sous peu, lorsque le brouillard se sera dissipé, le temps sera venu d’analyser les possibilités d’avenir du 7e art. Pour l’instant, c’est avant tout une passion commune et un geste de solidarité que nous avons décidé de mettre de l’avant. Solidarité envers les distributeurs et exploitants, mais aussi envers les créateurs et créatrices. Les voix de la revue ont ainsi laissé toute la place à celles de différentes personnalités du cinéma et de la littérature, qui ont répondu en grand nombre – et dans des délais très serrés – à notre invitation. Entre expériences de jeunesse inoubliables et rencontres marquantes, projections en solitaire et souvenirs de premières ou de festivals, éveils sexuels ou politiques, films fétiches et séances anarchiques, la diversité des témoignages reçus témoigne d’un amour inconditionnel du cinéma et de la salle qui a su rallier des plumes aussi diverses que celles de Nancy Huston et Denys Arcand, Jean Pierre Lefebvre et Catherine Mavrikakis, Pierre Samson et Sara Mishara. Encore merci à tous les artistes pour leur collaboration et leur générosité ! Et une mention spéciale à Michel Rabagliati pour sa superbe couverture !

Ce geste collectif vise également à lancer un message. Parent pauvre de la politique culturelle depuis des décennies, la diffusion en salles n’a jamais été aussi menacée. Accélérateur inquiétant des fractures sociales et économiques qui minent notre monde depuis des décennies, la pandémie met à nu la fragilité de tous les milieux. On ne le dira jamais assez. Il n’y a jamais eu autant de films produits, et si peu de salles capables de les mettre en valeur. Cet enjeu n’est pas apparu en mars 2020. Désormais déployés sous forme de fichiers numériques adaptables à de multiples plateformes, la plupart des films sont disséminés en grande partie hors de la salle traditionnelle une fois leurs présentations en festivals terminées. L’absence d’une véritable politique de soutien à la diffusion en salle, de même que l’accessibilité grandissante des œuvres sur le web ont depuis longtemps relégué la salle de cinéma à l’état de relique du passé ou de vitrine évènementielle. Il ne s’agit pas ici de rejeter de façon réactionnaire les atouts du « virage numérique ». Après tout, le succès de la production québécoise Jusqu’au déclin sur Netflix démontre qu’il y a un intérêt certain à explorer l’accessibilité que permettent les plateformes – en espérant qu’elles finissent par être réglementées comme les acteurs de notre propre milieu. Mais que deviendrions-nous si le web devenait notre seule et unique porte d’accès aux films ?

Or, depuis quelques mois, c’est bien cette migration en ligne forcée que nous n’avons d’autre choix de vivre au quotidien. Perpétuellement connectés, nous naviguons de conférences zoom en Facebook live, bombardés de nouvelles, d’interactions nouveau genre et de films depuis le confort relatif de nos foyers. Dans leurs rêves les plus fous, jamais les géants du web n’auraient pu imaginer d’évènement plus rentable qu’une pandémie, comme en témoignent leurs chiffres d’affaires de l’année et notre propre dépendance aux offres numériques. Or, cette immersion en ligne sans interruption, aussi jubilatoire a-t-elle pu être parfois (pourquoi bouder une rétrospective Jackie Chan ou Agnès Varda ?), nous a incités à réfléchir sur notre propre rapport aux films.

Qu’est-ce que le cinéma ? Ou, pour préciser les choses dans le contexte actuel : le cinéma en ligne est-il encore du cinéma ? Cette formulation volontairement provocatrice ne cherche nullement à critiquer la cinéphilie en ligne. Depuis bien longtemps, nombre d’entre nous ont découvert un nombre incalculable de films dans le confort de leur salon et participent à des sites de réseautage et de discussions. Ceci dit, le cinéma n’est-il qu’affaire de films ? L’an dernier, Steven Spielberg lui-même avait lancé un pavé dans la mare en affirmant que les films Amazon et/ou Netflix diffusés exclusivement sur ces plateformes devraient être considérés comme des téléfilms et concourir aux Emmys plutôt qu’aux Oscars. Précisant sa pensée, il avait déclaré qu’il ne s’agissait nullement d’un jugement de valeur artistique, mais de la prise en considération indispensable du mode de visionnement dans sa conception même du cinéma.

Aller au cinéma implique un rapport de soumission volontaire à un espace-temps singulier. Que l’on privilégie les séances solitaires, les projections évènementielles ou la sortie en groupe, le cinéma nous demande de nous plier aux aléas inévitables de chaque projection et de perdre, ne serait-ce que quelques heures, le contrôle absolu – et illusoire – de notre rapport au monde que le web prétend offrir. On peut découvrir les films sur n’importe quel support, comme le soulignent Xi Feng ou Kevin Lambert. Et les textes de Denis Côté et Robin Aubert clôturant ce numéro nous rappellent avec justesse que les films continueront longtemps de nous habiter. Mais on ne pourra jamais vivre autrement qu’en salle cette expérience si singulière d’immersion à la fois solitaire et collective que propose le cinéma. Les textes réunis dans ce numéro témoignent ainsi de la richesse du cinéma dans un geste qui lie inévitablement les films au contexte de leur visionnement, puisque notre idée de départ était d’évoquer au pluriel l’expérience collective des films, aussi absurde puisse-t-elle être parfois, comme le démontre Les sièges de l’Alcazar, bijou comique du grand Luc Moullet sur le DVD accompagnant ce numéro. Ainsi rassemblées, toutes ces histoires de cinéma mettent de l’avant l’acte « d’aller au cinéma » et nous espérons que ce geste rassembleur puisse également rappeler une évidence : à terme, les tournages reprendront, de nouveaux films nous parviendront, mais le cinéma survivra-t-il ?

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26 juin 2020