Festivals

Cartoon Forum 2019 : Le politique et l’enfance.

par Nicolas Thys

Le cinéma d’animation a toujours été militant ou engagé, le court métrage davantage que le long même si les choses changent depuis une décennie. Seules les productions TV en Europe ont eu du mal à s’y mettre et celles qui existent font figure d’exception. Si les télévisions nord-américaines nous abreuvent, depuis les Simpsons, de miroirs déformants de la réalité plus ou moins trashs, drôles et sarcastiques, les programmes autour de luttes sociales ou économiques, et les œuvres qui traitent en profondeur de questions sociétales comme l’immigration restent rares. Cependant, les projets de cet ordre prennent de l’ampleur, et on se souvient par exemple de Tufo présenté au Cartoon forum en 2018 par Victoria Musci, sur un paysan aux prises avec la Mafia sicilienne.

Cartoon forum 2019

Cette année, le Cartoon Forum en a présenté trois dont le bien nommé Lutte(s) porté par Les Films du tambour de soie et Foliascope dont le pitch a commencé par une bonne nouvelle : le nouveau film d’Alain Ughetto, présenté au Cartoon movie 2018, Interdit aux chiens et aux italiens, est entré en production.

Lutte(s) est d’abord l’adaptation d’un roman graphique de Laurent Galandon autour de la célèbre grève à l’horlogerie LIP à Besançon en 1973 qui porte en germe l’émergence des Scope et autres formes alternatives de travail. Afin d’éviter les licenciements et la fermeture de l’usine, les employés ont occupé le bâtiment pendant plusieurs mois, ayant l’excellente idée de se payer avec un « trésor de guerre » : les montres produites par l’entreprise. Pour évoquer le quotidien des luttes et les questions, espoirs et désespoirs des ouvriers sans sombrer dans les généralités, l’auteur s’est concentré sur un personnage inventé mais réaliste dont il relate l’émancipation tant physique qu’intellectuelle. Solange est mère d’un enfant, remariée à un homme au tempérament patriarcal, et s’occupe des tâches domestiques en plus de son travail. Peu impliquée dans les activités syndicales et politiques, elle commence à prendre part au mouvement et à distribuer des tracts au moment où son emploi se trouve menacé. Elle finira par s’investir de plus en plus jusqu’à occuper l’usine avec ses collègues. Mise à la porte par son mari, elle développera une relation avec un syndicaliste radical, et bifurquera vers la photographie pour couvrir la grève avec l’appui d’un journaliste. Le succès du mouvement est médiatique autant que politique : la presse s’en empare, et l’usine finit par rouvrir.

Luttes - Cartoon forum 2019

Luttes – Cartoon forum 2019

Ce récit devrait prendre la forme d’un unitaire de 52 minutes qui sera suivi de deux autres, des histoires originales qui poursuivent ce premier épisode et se dérouleront sur les trente années suivantes. La deuxième partie se concentrera sur le fils de Solange, Ivon, observateur attentif du premier épisode qui a grandi et a voulu s’affranchir de l’environnement social de sa mère. En 1997, à Vilvoorde, il est cadre chez Renault, dirigé par Louis Schweitzer et Carlos Ghosn, où eut lieu un autre conflit important qui se soldera par le déclin du mouvement ouvrier et l’arrivée d’un ultra-libéralisme décomplexé. Après 5 mois de grève et une infraction aux lois sur le travail de la part de Schweitzer, qui sera condamné, l’usine ferme. Enfin, le troisième unitaire reliera Solange et Ivon au moment des événements de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en 2017 avec de nouvelles luttes, et le désir d’inventer de nouveaux modèles sociaux.

Trois épisodes, trois moments et trois décennies de revendications. Mais, même si les points de départ, historiquement précis, peuvent sembler très « français », leur résonance internationale fait peu de doutes. De la même manière, le récit développé par Simone Massi présenté au Cartoon movie 2018, Tre infanzie, axé sur l’histoire sociale et politique d’une famille sur trois générations dans les Marches en Italie au cours du 20ème siècle, pouvait aussi résonner en dehors de son pays.

L’autre point important de la présentation résidait dans la justification des choix de mise en scène, dont les créateurs parlent rarement dans les pitchs au Cartoon Forum au profit de la seule technique. L’évolution d’un épisode à l’autre sera esthétique et musicale et l’animation se fera discrète afin de donner de l’importance aux gestes, aux émotions plus qu’à la virtuosité. Chaque unitaire devrait coûter environ 1 million d’euros et entremêlera dessin animé et images d’archives. Nul doute que le mélange, souvent délicat, fonctionnera, Les Films du Tambour de soie, spécialisés dans le documentaire, avaient déjà produit Jasmine d’Alain Ughetto qui mélangeait déjà habilement pellicules 8mm, animation, et archives TV. Les producteurs cherchent encore des partenaires et notamment un diffuseur.

Luttes - Cartoon forum 2019

L’autre projet politique, moins militant et plus poétique, vient du Québec. Dounia, écrit par Marya Zarif, une autrice originaire de Syrie, sera produit par Tobo, une société spécialisée dans le digital, les jeux et applications numériques et dont c’est la première incursion dans la série télévisée. L’idée est de raconter en 42 minutes, soit sous la forme d’un spécial TV soit de 6 épisodes de 7 minutes, la vie de Dounia. Elle a sept ans, est originaire d’Alep en Syrie et sa maison a été détruite dans les bombardements. Elle doit quitter son pays avec ses grands-parents et prendre la route des migrants. Elle n’aura pour seuls bagages que quelques graines de nigelle, réputée guérir tous les maux.

L’objectif étant de s’adresser à un public d’enfants de 5 à 10 ans, il ne s’agira pas de figurer les horreurs de la guerre mais le périple de quelques individus qui doivent parcourir des milliers de kilomètres pour essayer de se reconstruire. L’ensemble, raconté du point de vue de la fillette, sera onirique par moment, et ponctué de plusieurs rencontres importantes avec notamment Sami, un garçon de sept ans qui deviendra son meilleur ami, une famille avec un bébé ou un magicien.

L’un des épisodes, par exemple, montrera les migrants traverser la méditerranée. Alors qu’ils rencontreront quelques problèmes, Dounia jettera une graine dans l’eau, appelant sa mère décédée qui viendra les aider sous la forme d’une déesse marine. Après avoir rejoint la Macédoine, le groupe finira par atteindre le Canada. La musique aura une place importante dans le récit, le grand père de Dounia étant musicien.

La productrice a expliqué avoir également préparé un podcast, en arabe, en français et en anglais, sur la vie de Dounia avant la guerre, une application numérique et évoque la possibilité d’un ouvrage. Tout sera fait dans les trois langues afin de proposer la série et ses suppléments dans de nombreux pays ainsi que dans des centres de réfugiés. Le projet est déjà soutenu par TV Québec et Bayard Canada mais il est toujours à la recherche de coproducteurs européens, de diffuseurs ainsi que de partenaires pour une possible seconde saison.

Dounia

Issu de la Poudrière, une constante dans les projets de séries présentées au Cartoon Forum depuis quelques années, Jean-Charles Mbotti-Malolo est venu présenter Some of us avec son producteur de chez Bachibouzouk. Il s’agit de sa première série après avoir été remarqué pour ses courts métrages Make it soul et Le Sens du toucher. Documentaire et animation s’entremêleront dans les dix épisodes de dix minutes prévus pour le moment, afin d’aborder les discriminations sportives à raison d’une histoire individuelle par épisode. Des thèmes comme le racisme, l’homophobie, la transphobie ou le handicap seront traités en donnant la parole à des célébrités du monde du sport et originaires de différentes parties du globe.

Les épisodes parleront par exemple du coming-out du rugbyman gallois Gareth Thomas, de la demande en mariage d’Isadora Cerullo par sa compagne lors des JO de 2016, mais aussi de l’histoire de Yohann Gène, guadeloupéen et premier cycliste noir sur le tour de France, de Nantenin Keïta, coureuse malienne, malvoyante et albinos, ou de Zeina Nassar, boxeuse allemande qui a lutté pour garder le voile lors de ses combats.

Chaque épisode comportera une interview du sportif concerné, des images d’archives, et du dessin animé traditionnel. L’animation devrait permettre d’éviter une forme de victimisation souvent inhérente à un regard frontal appuyé tout en pénétrant l’intériorité et la psychologie des différentes personnalités. Elle sera donc de l’ordre de « l’onirique, de la métaphore » selon les termes du réalisateur et elle aidera à mettre en perspective les différents récits.

Pour le moment, un épisode est déjà prêt et l’idée est de pouvoir livrer les dix à présenter en juin 2020 à l’occasion des jeux olympiques de Tokyo, ce qui permettrait d’avoir un espace de diffusion conséquent avec différentes cases possibles. Trois coproducteurs sont déjà impliqués : DPT au Canada, Films angels productions en Lituanie et Hors Zone en Belgique. La RTBF et la télévision tchèque se sont déjà positionnés, de même que Radio Canada et CBC. En plus des télévisions, le producteur vise aussi les plateformes ainsi que les formats mobiles.

Some of us - Cartoon forum 2019

Some of us – Cartoon forum 2019

Difficile de savoir si ces trois projets seront financés et diffusés mais il faut l’espérer pour que l’animation TV « grandisse » et propose une alternative aux productions habituelles. Si 40% des projets proposés au Cartoon Forum finissent par aboutir, les séries plus adultes sont moins nombreuses et leurs chances de voir le jour sont moindres. Pourtant, les programmes intelligents et originaux ne manquent pas à l’image de Sex symbols, projet espagnol sur l’éducation sexuelle et amoureuse destiné aux 9-15 ans. Ce type de série, présenté comme une alternative au porno, n’existe pas. Les épisodes de cinq minutes et suivront les aventures de quatre collégiens de 12 à 14 ans, deux garçons et deux filles, avec le plus de naturel possible. Pour le moment le financement est bouclé à 50% et le budget tourne autour de 7 000 euros la minute. A l’heure actuelle, aucune chaîne non ibérique ne semble avoir manifesté son intérêt, ce qui tend à confirmer notre propos.

Sex symbols - Cartoon forum 2019

Sex symbols – Cartoon forum 2019

Impossible, pour conclure, de ne pas mentionner la bonne tenue de l’animation enfant et l’intérêt suscité par les projets en volume.

Trois séries (semi-)feuilletonnantes au rendu 2D se démarquent. Les deux premières sont des adaptations d’ouvrages connus ou ayant une communauté de fans plutôt large et fidèle. La Quête d’Ewilan est tirée d’ouvrages de fantasy de Pierre Bottero et sera produit par Andarta Pictures à La Cartoucherie près de Valence, et Lucy lost, dont le roman a été écrit par Michael Morpurgo, pourrait être le prochain projet emmené par Xilam. Les deux séries mettent en scène des héroïnes adolescentes mais la première se déroule dans un univers contemporain puis merveilleux, avec un monde à sauver, tandis que la seconde se déroule sur une petite île britannique en 1915 en pleine guerre avec une atmosphère plus mystérieuse et complotiste. La troisième série, Calamity, est plus surprenante car c’est la suite du long métrage, programmé pour 2020, de Rémi Chayé autour de l’enfance réinventée de Calamity Jane. Elle se déroulera six mois après le long. Les images montrées lors de la présentation étaient extraites du film et elles sont particulièrement prometteuses.

La Quête d'Ewilan - Cartoon forum 2019

La Quête d’Ewilan – Cartoon forum 2019

Du côté des plus petits, les projets en volume ont retenu l’attention et notamment trois productions : deux spéciaux TV de 26 minutes et une série. Les spéciaux sont La Grande rêvasion de Rémi Durin et Searching Snowflakes pour les estoniens de Nukufilm. Les récits portent sur des thématiques connues liées aux peurs à dépasser, à la disparition ou au courage à développer, dans des récits bref et limpides avec des directions artistiques prometteuses. La série de 52 x 5 minutes s’intitule Mousse et bichon. Produite par Vivement lundi ! et réalisée Rosalie Benevello et Vinnie Rose, deux anciennes de la Poudrière, elle mettra en scène une chaussette en jersey rayée bleu et blanche et une sorte de doudou arrondi en feutrine. Les deux amis auront des caractères opposés mais complémentaires, l’un étant affectueux et démonstratif et l’autre plus timide. Leurs aventures se dérouleront non loin de la mer puisque Mousse vit dans une maison en bord de plage. Tirés des ouvrages de Claire Lebourg, pour L’Ecole des loisirs, les épisodes mettront également en scène de nombreux personnages secondaires (poissons, mollusques, oiseaux…) et devraient traiter de thèmes divers : du partage à l’écologie, en passant par l’altérité.

Mousse et bichon - Cartoon forum 2019

Mousse et bichon – Cartoon forum 2019

Lors de la conférence de presse finale, un top 35 de la présence en salle des professionnels en général et des investisseurs en particulier a été distribué. Certaines séries ont été plébiscitées par les uns comme par les autres et suscitent un fort intérêt  (Mousse et Bichon, Lucy Lost et La Quête d’Ewilan forment le trio de tête), mais il s’agit avant tout d’animation TV pour les plus jeunes.

Les projets ados/adultes attisent néanmoins une certaine curiosité puisque 7 d’entre eux figurent dans la première liste, mais ils ne sont plus que 3 dans le top investisseur, dont un adulte (Some of us) et deux pensés pour les ados. En outre, tous perdent de nombreuses places d’un classement à l’autre. Seule exception : We are family, projet musical de TeamTo qui figure dans le top 10 des deux côtés. C’est dire encore la frilosité des diffuseurs sur ce type de projet. Les organisateurs du Cartoon Forum ayant déclaré que Netflix était davantage allé voir les projets pour les plus jeunes, il est légitime de se demander si leur stratégie n’évolue pas, ce qui n’irait pas vraiment dans le sens d’une amélioration pour l’animation adulte à la TV en Europe. A voir…

Searching snowflakes - Cartoon forum 2019

Searching snowflakes – Cartoon forum 2019


24 septembre 2019
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