Festivals

Fantasia 2019 – Blogue no. 4

par Elijah Baron

Samy Benammar évoquait dans son billet la programmation hétérogène de Fantasia, et sa difficulté à décrire adéquatement le festival. La tentation est forte, en effet, de se lancer dans une énumération qui finit par englober tous les genres, styles et tendances existants. Le cinéma de genre n’a, après tout, rien d’uniforme en soi, et ne possède pas de limites claires, pas même celles imposées par les différentes sections de Fantasia pour mettre un peu d’ordre dans la chimère cinématographique que représente l’événement. Aucune section n’illustre son côté flottant et erratique aussi bien que Camera Lucida, dédiée à la promotion d’un cinéma d’auteur en marge des codes et des genres. En tant que membre du jury AQCC/Camera Lucida cette année, j’ai moi aussi peiné à définir la section en peu de mots. Il n’y a pas deux films qui se ressemblent. Quels liens pourrait-on établir, par exemple, entre la bouffonnerie de Jesus Shows You the Way to the Highway et les paysages dantesques de Night God? Est-il même possible que ces œuvres puissent s’adresser à un même public?

Parmi toutes ces propositions dissemblables, unies le temps d’un festival en un pot-pourri, il y en a une qui semblait répondre particulièrement bien à l’objectif déclaré de la section : Koko-Di Koko-Da, prix du jury. Un drame d’horreur suédo-danois qui représente un parfait compromis entre les nécessités du genre et la vision personnelle, foisonnante d’invention, du cinéaste Johannes Nyholm. Le titre se réfère à la chanson traditionnelle « Le coq est mort » ; son refrain sert ici de leitmotiv à l’angoisse d’un couple torturé par un deuil impossible. Celui-ci prend la forme de cauchemars récurrents qui permettent de raconter le décès d’un enfant, de manière crue d’abord, dans une première partie naturaliste, puis par un enchaînement de métaphores qui culminent sur un théâtre d’ombres, dans une séquence qui évoque le dessin animé. Il y a une certaine démarcation entre les éléments du monde enfantin, qui contiennent une réelle décharge d’émotions, et ceux du monde adulte, désagréable et rendu violent par l’intrusion de personnages grotesques comme issus d’un conte, celui dans lequel les protagonistes se sont enfermés, et sous le poids duquel ils croulent, ne sachant poursuivre leur vie commune. Derrière les situations d’épouvante en pleine forêt, qui ne cessent de se reproduire comme des ronds dans l’eau, il y a une multitude d’outils narratifs et formels dont Nyholm parvient à se servir avec finesse.

D’autres films occupent au sein de Camera Lucida une place plus incertaine. Le sympathique mais conventionnel And Your Bird Can Sing, par exemple, présente-t-il le même intérêt que la rétrospective consacrée aux courts métrages de Nao Yoshigai? Si les œuvres de cette artiste pluridisciplinaire ne sauraient être catégorisées, elles témoignent d’un tel degré de fantaisie visuelle et sensorielle qu’une mention spéciale semblait s’imposer. Ces quatre films (Grand Bouquet, Hottamaru Days, Stories Floating in the Wind, The Pear and the Fang) privilégient l’expérimentation, à la fois dans le sens d’une recherche esthétique, et celui d’une expérience naïve du monde. La naïveté est ici une qualité très précieuse ; le langage cinématographique est d’une totale pureté, et les personnages ont la grâce touchante et un peu drôle des bambins qui apprennent à se servir de leurs sens. Cette découverte se fait avec une expressivité corporelle qui révèle les qualités de chorégraphe de Yoshigai ; le tout a des apparences de danse contemporaine, sur fond d’images lumineuses et hautes en couleurs.

S’il fallait relever dans cette programmation un troisième film, ce serait sans doute Les particules de Blaise Harrison, qui ne manque pas d’impressionner par l’authenticité de ses environnements et la spontanéité de ses acteurs. Harrison a débuté sa carrière avec une série de documentaires, et il a visiblement cherché à reproduire un effet similaire dans ce premier long métrage de fiction. C’est une réussite : le film convainc si fortement de la réalité des situations présentées qu’il est possible de s’interroger sur la nature de ces images. En même temps, le spectateur est parfois placé dans la subjectivité du protagoniste nommé P.A., un adolescent (Thomas Daloz) au regard absent et à la pensée captivée par un mystère impénétrable qui pourrait être lié à des phénomènes fantastiques. Ces éléments surnaturels sont traités avec réserve et maintenus au second plan ; loin de nuire au réalisme du récit, ils illustrent parfaitement l’état psychologique du personnage, et offrent une multitude d’interprétations.

P.A. est lui aussi placé dans le rôle d’un enfant confronté à la nature inconnaissable et inconstante du monde. Peut-être y a-t-il finalement là un élément de réponse pour comprendre la section Camera Lucida. C’est un cinéma qui n’affirme pas, mais interroge ; qui est déterminé à aller droit au cœur des choses ; qui encourage à adopter le point de vue de celui qui ne fait que commencer à découvrir ce qu’est l’existence. Et malgré tous ses bains de sang, Fantasia semble avoir pour vocation principale de recréer cet émerveillement originel, de réveiller par des moyens extravagants l’enfant qui sommeille en chacun de nous.

Koko-Di Koko-Da sera projeté à nouveau le 26 juillet à 21h55 à la salle J.A. DeSève.

Les particules sera projeté le 27 juillet à 21h55 et le 31 juillet à 17h20 à la salle J.A. DeSève.


25 juillet 2019
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