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Festival de Clermont-Ferrand : le Canada à l’honneur (1/2)

par Nicolas Thys

Pour sa 41ème édition, le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, le plus important consacré à ce format avec 9000 films reçus et 161 en compétition, mettait à l’honneur le Canada. En plus des trois sections habituelles: Française, Internationale et Labo, on a eu droit à un focus particulièrement intéressant de six séances retraçant trois dernières décennies de cinéma. Certains films pouvaient être issus de la filmographie de cinéastes en devenir, ou d’une génération plus ancienne de réalisateurs déjà célèbres. Le panorama allait de David Cronenberg et Denis Villeneuve à Chloé Robichaud et Yan Giroux. En parallèle, l’animation n’était pas en reste avec des courts de Matthew Rankin ou Sol Friedman et une classe de maîtres croisée donnée par Théodore Ushev et Patrick Bouchard – également en compétition Labo pour Le Sujet dont on a déjà dit le plus grand bien ici.

On retiendra un premier programme canadien particulièrement intéressant autour d’une « thématique » qui évoquait des jeux sur les images reprises, détournées, imaginées ou citées. Le premier film de Denis Villeneuve, peut-être le plus hollywoodiens des Québécois à l’heure actuelle, y était présenté. Réalisé en 1994, REW-FFWD est une fiction documentaire produite par l’ONF/NFB. Ce film tantôt drôle tantôt dramatique sur la psychanalyse d’un photographe tombé en panne de voiture en Jamaïque et dont on ne verra jamais le visage, fait clairement le lien entre les débuts de Villeneuve comme reporter et assistant de Pierre Perrault et son cinéma ultérieur bien plus narratif. A partir d’images tournées à Trenchtown, quartier réputé pour sa musique, sa criminalité et sa pauvreté, le cinéaste construit un récit imaginaire, englué dans une voix off et une temporalité incertaine et dans lequel il place un protagoniste venu immortaliser une miss monde avant de découvrir un autre univers.

Denis Villeneuve - REW-FFWD

Denis Villeneuve – REW-FFWD

 

Le film de Denis Villeneuve évoluait entre un court de Guy Maddin, Night mayor, conçu en 2009 sur un joli jeu de mot avec « nigthmare », et Les Journaux de Lipsett de Theodore Ushev réalisé l’année suivante. Le premier est un savoureux mélange et montage d’images venues d’on ne sait où et qui mettent en scène un homme qui veut faire un film à partir d’ondes émises par les aurores boréales. On a là le cinéaste de Winnipeg dans toute sa splendeur. La comparaison avec le récent Tesla de Matthew Rankin serait des plus intéressantes. Le second, déjà un classique de l’animation, réinvente le mouvement des films d’Arthur Lipsett, s’en inspirant dans des peintures d’une infinie beauté, tout en créant des bribes de phrases qui auraient pu figurer dans ses journaux. Peut-être. L’imaginaire et ses images occupent encore une place centrale. Suivaient Les Mots magiques de Jean-Marc Vallée, qui remporta le grand prix à Clermont-Ferrand en 1998 et préfigure clairement C.R.A.Z.Y. dans cette relation père/fils aux images aussi mentales que réelles. Les jeux sur les doubles et l’incapacité de dire ce qu’on veut y sont des plus intéressants.

En outre, y était présenté le court de Pierre Falardeau Le Temps des bouffons, qui fêtait ses 25 ans en 2018. Le réalisateur y reprenait une séquence clé des Maîtres fous de Jean Rouch, où des africains, un jour par an, jouent ce qu’ils ne sont pas : de riches blancs colonisateurs, et l’apposait à une bouffonnerie québécoise issue d’un reportage d’une cérémonie du « Beaver club ». Là, de riches blancs colonisateurs se grimaient de façon ridicule en riches blancs colonisateurs. Tourné en 1985, ces bouffons n’ont été montrés que 8 ans plus tard et le court vaut pour son commentaire assassin. Pierre Falardeau, plus critique qu’anthropologue, insistait sur l’ignominie de ce type d’événements et d’individus qui n’ont pour objectif que de glorifier et d’adouber solennellement un entre soi hautain et un sentiment de supériorité monstrueux. Son film, toujours aussi corrosif, semble aujourd’hui décrire toutes les institutions et politiques occidentales. D’aucuns pourront aisément y voir un pamphlet qui fonctionne aussi contre leur propre gouvernement et chef d’état.

Mais le cinéaste avait des enfants cachés et plus silencieux présents à Clermont-Ferrand dans la compétition Labo. Si certains tendent à penser que les images seules auraient suffis, ils pourrent se tourner deux films, un suisse, All inclusive de Corina Schwingruber Ilic, et un canadien, Acadiana de Guillaume Fournier, Samuel Matteau et Yannick Nolin. Chacun reprend l’idée générale de l’opulence grand-guignol, en allant sur une croisière de luxe assister à un défilé de bestiaux humains pour la première et en Louisiane suivre des empiffreurs d’écrevisses dans un parc d’attraction pour les seconds.

Theodore Ushev - Les Journaux de Lipsett Theodore Ushev – Les Journaux de Lipsett

Si le Québec était particulièrement représenté, l’ontarien Phillip Barker est également venu à Clermont-Ferrand pour une petite rétrospective de son œuvre expérimentale tout en présentant au public français un très bel ouvrage autoédité sur les Etranges machines qui peuplent/que sont (au choix) ses créations. Ouvrage et rétrospective qui furent présentés voici quelques mois au FNC.

Production designer réputé, il a notamment travaillé sur une dizaine de films d’Atom Egoyan et Redacted de Brian de Palma mais il est surtout réalisateur de surprenants courts-métrages depuis les années 1980 et adepte d’un « cinéma mobile » – ce pléonasme était aussi tentant que peut l’être le « cinéma d’animation ». Même s’il n’est aucunement animateur, il dessine ses courts avant même de les écrire et il est possible de les regrouper autour d’une idée : le mouvement et ses variations, que ce soit celui des corps, des espaces et des lieux, de l’eau ou des images. Une technique revient toujours : celle de retourner les décors tout en donnant l’impression que la caméra reste fixe.

Et, à voir une petite dizaine des films de Barker à la suite on se rend compte qu’il a de la suite dans les idées et des obsessions qui ne peuvent surgir que par le biais du cinéma ou des arts plastiques. Ses films mettent en œuvre des dispositifs qu’il révèle souvent comme pour partager sa magie et les lanternes qui vont avec, des espaces instables, des images éclatées, recomposées et des univers en partie irréels à la frontière de la vie et d’un autre monde.

En cela, ses deux premiers essais, I am always connected et A temporary arrangement (visibles sur son site web) sont comme les matrices formelles d’œuvres ultérieures plus narratives et plus ambiguës vu les récits qu’il propose comme dans Shadow nette. Difficile de savoir dans quel monde on se retrouve mais c’est quelque part entre la fluidité de l’eau, la métamorphose des corps et la réflexivité des images. Le tout toujours en prise de vues directes.

Phillip Barker - A temporary arrangement Phillip Barker – A temporary arrangement

A Clermont-Ferrand, côté compétitions française et internationale – hors animation et cinéma expérimental sur lesquels nous reviendrons ultérieurement – l’ensemble fût assez enlevé avec, bien sûr, des hauts et des bas et quelques remarques d’ordre général. D’une part, vu le nombre de coproductions, et de cinéastes d’un pays qui va tourner ailleurs, on se demande parfois ce que font certains des films dans l’une des deux catégories plus que dans l’autre. Au lieu de préserver cette séparation qui semble souvent bancale afin d’affirmer la primauté d’un des pays de production, ne vaudrait-il pas mieux réinventer l’ensemble ? D’autre part, si l’écriture a agréablement surpris avec un bon nombre de films aux récits clairs, bien menés, et aux personnages parfaitement construits, on a aussi souvent l’impression de voir d’abord des œuvres de scénariste : la réalisation se révèle souvent classique sinon banale, ne renouvelant pas grand-chose.

Parmi ce qu’on retient des courts internationaux vus à Clermont-Ferrand, citons le québécois Jérémy Comte. Dans Fauve, il livre un film âpre sur une jeunesse à vau l’eau dont les jeux simples ne sont pas exempts de dangers, le tout dans des plans d’une grande énergie plastique doublé d’une touche poétique naïve. Puis, Brusi Olason réalise avec Viktoria un court de fin d’études efficace sur une agricultrice qui peine sortir la tête hors de l’eau dans un univers en mutation. Pas un plan de trop, pas un élément qui dépasse. La maîtrise est certaine et la mise en scène sèche sied parfaitement à un récit qui va droit au but. Dans un style opposé, D’un château l’autre d’Emmanuel Marre reprend le style de son précédent Film de l’été, perdu entre fiction et documentaire, mais avec un propos et des personnages plus intéressants qui posent une réelle base de réflexion sociale et politique sur un étudiant perdu au moment de l’élection présidentielle en France en 2017, une dame âgée qui a encore des choses à dire, et les accords et désaccords entre les deux lorsqu’ils parviennent à s’entendre.

Eugène Green - Como Fernando Pessoa salvou Portugal Eugène Green – Como Fernando Pessoa salvou Portugal

Dans la sélection française de Clermont-Ferrand, nos courts préférés sont des comédies. C’est à se demander pourquoi, quand elles passent au format long, elles sont souvent aussi désastreuses. Les cinéastes qui excellent dans ce genre ont d’ailleurs souvent fait leurs armes dans le format court à l’image d’Antonin Peretjatko ou de Sébastien Beitbeder.

On a pu apprécier Le Chien bleu de Fanny Listard et Jérémy Trouilh. Le duo de La République des enchanteurs tente dans une agréable comédie de mettre en scène une forme de chromophobie – la peur de la couleur – à travers le portrait d’un père et de son fils. Le premier ne peut en supporter une autre que le bleu. Chez lui, sur lui, sur son chien ou en chanson, son monde doit être bleu. La couleur des dieux, semble-t-il. Le second voudrait fuir cet univers étouffant mais il est prisonnier de cette obsession qui à la fois lui permet de se démarquer dans une banlieue morose mais qu’il porte comme le stigmate de son géniteur. Il aspire à sa propre vie, son propre monde et c’est une comorienne amoureuse de danse Tamoul qui l’aidera. Tous les éléments, même les plus extravagants, sont parfaitement mis en place et s’emboitent idéalement dans un film à propos duquel on aimerait beaucoup avoir l’avis de Michel Pastoureau.

Plus simple et tout aussi bien écrit : Pauline asservie de Charline Bourgeois-Tacquet. Déjà sélectionné à La Semaine de la critique 2018, il se moque tendrement et cruellement des nouvelles technologies, des nouveaux discours amoureux et des mœurs habituelles qui asservissent plus qu’ils ne servent les amants séparés dans un film où l’exagération devient le plus habile moyen de communication pour un rire pathétique et gras. Beaucoup risquent d’y voir leur propre portrait !

Jérémy Trouilh et Fanny Liatard - Le Chien bleu Jérémy Trouilh et Fanny Liatard – Le Chien bleu

Puis, Eugène Green reprend, dans Comment Fernando Pessoa sauva le Portugal, sa stylistique habituelle : champs-contrechamps frontaux dans des échelles de plus en plus courtes, dans un genre qu’il fréquente peu. Il retrouve le Portugal pour y mettre en scène un Pessoa dubitatif à l’idée d’écrire un message publicitaire pour un breuvage nouveau, le “coca-louca” et aux prises avec un de ses doubles. Mais poésie et slogan ne font pas bon ménage, surtout quand le clergé et le second degré s’en mêlent.

Enfin, plus doux que drôle et sans drame hormis celui du quotidien, quelques mots sur Côté cœur d’Héloïse Pelloquet qui, après L’Âge des sirènes, revient pour ce nouveau métrage déjà plusieurs fois primés. Elle retrouve un univers marin et des adolescents pris dans un jeu amoureux dont ils ne savent aucun des codes – et tant mieux peut-être. Les déambulations de la jeune héroïne à l’allure garçon manqué, à la fois sûre d’elle-même et peu confiante, et d’un homme paumé qu’il faudra sauver encore et encore de lui-même et de son ridicule, offrent de beaux moments de cinéma et une atmosphère peu habituelle qu’on souhaiterait vivement voir étendue dans un long.

Héloïse Pelloquet - Côté coeur

Héloïse Pelloquet – Côté coeur

Demain, au programme du festival de Clermont-Ferrand ce sera le Labo, l’animation et le reste !


13 février 2019
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