Festivals

Festival d’Annecy 2019, Jour 2 – Court voyage vers le macabre…

par Nicolas Thys

Les jours se suivent et se ressemblent dans une ambiance aussi joyeuse, propice aux avions et aux lapins, que pluvieuse et grise. Toutefois les retards des projections se sont calmés et les programmes de courts métrages deviennent de meilleure qualité. On a également pu se permettre une promenade dans les bas nuages autour du lac avant de rejoindre la grande salle de Bonlieu pour le sacre de Jean-François Laguionie. Marcel Jean lui a justement remis un cristal d’honneur pour l’ensemble de sa carrière avant la projection de son nouvel opus, Le Voyage du Prince. Le cinéaste, probablement l’un des plus anciens spectateurs du Festival puisqu’il est venu à Annecy pour la première fois en 1963, semblait ravi et amusé de cette distinction. Sur scène, comme à son habitude, il a fait bref et c’est dommage car on l’aurait bien écouté davantage.

Les voyages semblent à l’honneur cette année puisque les longs métrages qui font référence à un déplacement plus ou moins long sont légion. Celui de Laguionie est peut-être plus sombre que les autres. Produit par Blue-spirit, le film est un spin-off de son Château des singes réalisé vingt ans auparavant et dont il reprend un personnage, le prince. Cette fois il l’a co-réalisé avec Xavier Picard, déjà auteur d’un joli épisode des Moomins en dessin animé en 2014. S’il paraît pessimiste c’est que depuis 1999 rien ne semble avoir évolué, au contraire tout revient et empire, le motif cyclique étant présent d’un film à l’autre ou à travers le tramway.

Métaphore simiesque du monde humain, les singes tombent toujours des arbres vers un monde d’en bas hautain et qui se croit, paradoxalement, supérieur. Mais ils arrivent également par la mer, échoués sur des rivages inconnus. La peur de l’autre s’est muée en peur tout court et cet effroi est fêté, acclamé, désiré. Le moindre rire offusque ceux qui se délectent des diverses terreurs. Le cinéma est ainsi réduit à être une illusion de foire et un vecteur de propagande. Le sentiment de supériorité est devenu quasi nationaliste : combat des civilisés contre les primitifs, et il est promu par une élite intellectuelle constituée d’académiciens croulants, incapables et bloqués dans une imagerie (et un imaginaire) dix-neuvièmiste. Ce monde d’en bas, occupé à remplacer perpétuellement des objets mort-nés à cause de l’obsolescence programmée – encore un cycle, mais raccourci –, est destiné à disparaître sous une nature qui reprend ses droits et provoque l’agrandissement des buildings. Le monde d’en haut est à peine meilleur. Certes, les singes qui le peuplent ont créé leur propre communauté bien loin des soi-disant « civilisés ». Ils sont en phase avec la nature, adaptés à l’environnement mais les aînés sont désormais « philosophes », c’est-à-dire qu’ils parlent et ne font rien. Laguionie les décrit comme une bande de néo-hippies drogués à la « mélancolia », une plante qui fait lâcher prise. Le seul qui sort du lot est justement ce prince qui, distant des uns comme des autres, les observe et perçoit leurs travers. Ce vieux prince sera sauvé par une curiosité hissée au rang des plus grandes qualités et c’est le seul personnage auquel on imagine un semblant de futur, le seul à outrepasser l’immuable cycle des événements.

Avec ses étonnantes caricatures de vieux acariâtres, Le Voyage du prince pourrait passer pour un film de vieux con mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime : sans ambages, le réalisateur dit ce qu’il pense et tant pis pour ceux qui se sentent visés. On attend désormais son nouveau projet, Slocum. Plus proche de Louise en hiver, il devrait parler d’un navigateur et d’une figure masculine proche du père du cinéaste. Mais pour cela il faudra encore patienter. En espérant que sa vision du monde soit moins défaitiste d’ici là…

La compétition courte était plus expérimentale ce deuxième jour avec plusieurs films abstraits ou frôlant l’abstraction. Elle était asiatique également avec notamment un film chinois, un coréen et un japonais. Ce dernier, The Dawn of ape, signé Mirai Mizue, grand habitué de la compétition, était plutôt amusant. Son titre rappelle La Planète des singes et le cinéaste le décrit comme un film pour chimpanzés que quelques humains auront la chance de voir. D’ailleurs, il est produit par un département de recherches mêlant arts et sciences. Nul singe dans le film, sauf à la fin, mais une bande son rythmée, comme souvent chez Mizue, et un univers foisonnant entre 2D digitale, peinture et autres techniques traditionnelles dans des cycles colorés d’environ 5 secondes puis bien plus resserrés. Les divers matériaux visuels qu’il met en jeu le rendent hypnotique et le réalisateur travaille la boucle et les enchaînements à la manière des jouets optiques des premiers temps du cinéma, afin de tester la réaction des singes… et pourquoi pas des autres spectateurs !

Le coréen, Mouvements de Dahee Jeong est à la fois différent de ses précédents courts, dont Man on the chair qui avait remporté le cristal en 2014, et dans le même style dysnarratif et expérimental. Cette fois les univers proposés ne sont plus intérieurs mais avant tout extérieurs et son film n’est plus une introspection mais plutôt une tentative de réflexion, non dénuée d’humour, sur des questions de perceptions. Dans une sorte de démonstration par l’absurde en cinq parties, qui n’est absolument pas théorique au sens où il proposerait une leçon, elle s’intéresse aux deux éléments fondamentaux pour un animateur le mouvement et le temps. On suit trois personnages, un arbre qui bouge – et cela existe, merveille de la nature : le palmier marcheur – un chien qui court, parfois proche de la vitesse de la lumière, la langue dehors, et une femme, l’humain qui sert de référence. On les voit marcher, réagir à une émission, peindre un mur… Tout ce que feraient des humains et des êtres animés. La réalisatrice change de style, délaisse les longues séquences de métamorphoses, mais elle semble aussi se libérer et on a hâte de voir la suite.

Signé Xi Chen et Xu An, coréalisateurs de A fly in a restaurant l’année passée, le film chinois était particulièrement intéressant dans son dispositif lui aussi à l’apparence circulaire. Tout en noir et blanc, The Six offre une surprenante tripartition de l’écran : un cadre en losange au centre, un cercle lumineux à droite et un sombre à gauche. Sur la partie centrale, un homme passe de pièce en pièce, de lit en lit, de femme en femme, dans des lieux quasi identiques et toujours avec une grande baie vitrée en arrière-plan. Des deux cercles émergent d’un côté, une figure humaine, de l’autre une grue. Puis, telles des éclipses, la lumière remplace l’ombre dans un lent mouvement vers la gauche sans jamais passer croiser le losange. Les personnages humains bougent dont de même mais disparaissent après avoir été vu par la fenêtre du losange central. Et la grue ne se mettra en mouvement que vers la fin. L’effet, malgré sa simplicité, est saisissant et le mouvement particulièrement travaillé. On ne sait trop où poser les yeux et on se perd aussi vite qu’on se retrouve dans cette exercice d’observation.

Le film estonien, Elu 24 de Kristjan Holm, est particulièrement… estonien. Ceux qui connaissent l’animation sauront ce que cela veut dire, pour les autres on vous renvoie à Chris Robinson et Priit Pärn. On suit un braquage bizarre, un homme dans un coffre, une bombe rigolote et un univers d’une forte blancheur traumatisée par quelques traits qui autorisent toutes les métaphores et métamorphoses possibles. Jouant sur l’absurde, le réalisateur passe d’un univers à l’autre de façon aussi naturelle que loufoque. On suit ces déambulations comme on suivrait celle de personnages dessinés par Sempé et retravaillés par les Monty Python. Le premier étant la coque qui renfermerait et laisserait passer par instant les explosions créatives des autres.

Plus anecdotiques, les deux minutes de Gun shot de Patrick Smith. On pense aux vignettes de John Morena présentée l’année passée ainsi qu’aux films de Paul Bush sans en avoir l’ampleur. La critique sociale et politique est évidente et le réalisateur utilise le photogramme et l’image par image pour montrer la multiplication et la prolifération des armes à feu, leurs variations et leur aspect ludique. Efficace dans l’esprit mais malheureusement sans conséquence immédiate.

Deux films français complètent la séance. Dans Mémorable, Bruno Collet livre un film doux et surprenant sur le vieillissement, et les maladies neurodégénératives. Loin de la force de frappe poétique de Franck Dion dans Une tête disparait, le court de Collet est en volume avec un peu de 3D et deux personnages : un homme, peintre, et sa femme. Pourtant les deux films ont quelques points en commun, notamment dans la figuration de l’art, de l’imaginaire et dans les déformations mentales même s’ils restent éloignés dans la forme et leur récit. Ici Collet joue sur les ellipses comme autant de fragments et sur la perte de repère et les métamorphoses, notamment celles des visages qui sombrent dans l’horreur. Plus le film avance, plus les rides apparaissent, comme le maquillage, et les têtes se masquent jusqu’à ne plus pouvoir les reconnaître. Finalement, c’est l’espace entier qui se délite et se déconstruit. Dommage que le cinéaste en fasse un peu trop dans le “mélo violoneux” car le ton du film, ni joyeux, ni tragique, ni horrifique mais jonglant sur tous les niveaux à la fois, n’en avait pas besoin.

Le second français, une coproduction – pour changer ! – est aussi lituanien et le mélange fonctionne parfaitement. The Juggler de Skirmanta Jakaite est une grande réussite comme le fût Non-euclidean geometry en 2014. Le film prend appui sur un fond scientifique, une citation qui défile trop vite comme les décors et paysages dans lesquels la réalisatrice nous entraîne. Elle joue admirablement sur les différentes structures narratives, le texte écrit à la machine, la voix atone et monocorde comme générée synthétiquement, et l’animation dont le mouvement peut surprendre. La cinéaste, dans un déluge de couleurs numériques dont surgit d’abord le rouge, nous emmène dans un univers dont elle voudrait repenser l’existence. Et l’on suit ainsi un jongleur, et d’autres personnages, plus ou moins grands, comme s’ils étaient chacun rattachés à un fil invisible qui se brise et se déforme et que seule la caméra peut suivre. Le film est singulièrement envoûtant et son atmosphère donne l’impression d’entrer dans le sommeil d’une intelligence artificielle.

Le court le plus décapant reste Acid rain de Tomasz Popakul, récent lauréat de Zagreb. Après Ziegenort et Black, le réalisateur polonais affermit encore son style et revient avec une œuvre surprenante et reconnaissable entre mille. Plus de fin du monde ni de marginal aux allures de poissons, mais la fin d’un rêve malsain devenu cauchemar et des marginaux humains… quoique ! Ses personnages sont volontairement laids, trop anguleux ou trop arrondis, aux dents proéminentes et évoluent dans un univers 3D rendu 2D dont le “computing” peut parfois transparaître, nomment lors de certains mouvements de caméra irréalistes, à la limite du bancal ou dans les moments où la pluie prend des airs de lignes colorées. Le réalisateur nous conduit dans un univers à l’image même de son film : hallucinant. Rave party, drogues, crimes et séquestrations : rien de beau, que du dur. Pendant un temps, on peine à savoir où il nous emmène, à la manière de la protagoniste arrivée au détour d’un trajet en stop et qui se laisse porter sans trop comprendre ce qui lui arrive. Puis l’horreur, déjà perceptible, arrive peu à peu. L’univers de ces pluies acides (ou d’acide) tire parfois vers un fantastique bien réaliste, et le réel déjà perturbé des images se transforme en une fin de voyage des plus angoissantes.

Nous avons également vu le deuxième programme des courts-métrages de fin d’études et si l’année passée, leur haut niveau avait surpris, il en est de même cette année. Qu’ils soient bons ou mauvais, impossible de tous les évoquer mais ils mériteraient qu’on leur accorde quelques lignes. La thématique la plus perceptible reste celle du corps et de son ambiguïté. C’est le cas dans Lèvres gercées réalisé aux Gobelins : l’histoire est actuelle, les mots percutants, la technique soignée mais l’apparence générale formatée. En dépit de ses qualités, on reconnait le style de l’école, et non des « auteurs », à la première image.

Deux films intéresseront davantage, l’un féminin réalisé au RCA et l’autre masculin fabriqué au BCU, deux écoles anglaises. Happy ending d’Eunju Ara Choi relate le récit d’une prostituée coréenne et évite l’écueil de la voix-off plombante pour laisser l’animation faire son travail, donner à voir le réel du corps, faire surgir l’intérieur bouleversé, métamorphoser les sens, et pénétrer les perceptions mentales induites par l’invasion de la chair par des clients tous similaires. Moins terrifiant que Le Chapeau de Michèle Cournoyer, plus organique que Daphné ou la belle plante de Sébastien Laudenbach, ce court métrage amène le spectateur dans un monde difficile à cerner avec une force incroyable où se mêle fascination, morbidité, amusement et dégoût. A l’autre extrême, sordide et bien plus masculin, Luke Bourne cherche davantage à écœurer en cisaillant, explosant, écorchant le corps humain dans These things in My Head – Side A. Les choses qu’il a dans sa tête sont des monstres et en jouant avec la mort et la résurrection, l’auteur se joue des tabous les plus délicats en les représentant, en les amplifiant et surtout en les faisant entendre. Tout y passe : alien, bébé allaité, vers, organes éclatés, déformations intérieures comme extérieures, entrées dans le viscéral à l’aide d’une animation volontairement limitée, saccadée et aussi laide que le décor et le design des personnages ; sauf quand ce sont les insectes qui se meuvent en rampant. A quoi bon ? Aller au-delà des cicatrices d’un quotidien malade.

Ces deux représentations du corps, aussi complémentaires que fascinantes, pourraient aisément communier et se rejoindre dans le Summer’s puke is winter’s delight de Sawako Kabuki.

Si l’on retient deux autres films ce sont Sahara Palace de Zélie Durand-Khalifat et The Act of breathing de Hana Yamazaki. Le premier a été réalisé à l’ENSAD et produit par Ikki films. Objet biface, étudiant et professionnel, il s’amuse en permanence de cette dualité dans son geste créatif même : l’animation se mêle à des photographies, le passé au présent, le réel à l’imaginé afin de raconter l’histoire d’un film qui ne se fera pas. Pour exposer cette impossibilité, la réalisatrice fait… un film. L’effet tourbillon fonctionne parfaitement et on en ressort en ayant l’impression d’avoir vécu un morceau de vie et un morceau de rêve. Le second est hongrois, réalisé en pixillation et propose un moment de danse fantomatique sous forme d’exercice de respiration. Respiration et animation se confondent dans le don de vie et le don de mort ; et la manière dont la cinéaste les entremêle, dans des couvertures de plastiques devant un fond noir, ajoutant une touche spectrale aux corps qui se retrouvent en état de danse perpétuelle. D’un état d’immobilité mortifère, ils gonflent, se transforment, se mettent à danser dans une chorégraphie quasi macabre, et retombent, plats, rappelant leur origine amorphe. Difficile de ne pas songer par moment aux expériences dansées de Norman McLaren.

Demain, on continuera dans l’univers merveilleux des courts métrages pro avec une troisième série prometteuse, mais également chez les étudiants. Et on évoquera enfin Marona !


12 juin 2019
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