Festival d’Annecy 2025 : De l’horreur et de l’expérimental
par Nicolas Thys
Au festival d’Annecy, les jours se succèdent inlassablement : soleil harassant, films surprenants et glaces fondantes, comme le fromage. Nul ne s’en plaindra et, entre plonger dans le lac ou arpenter les salles pour un peu de fraicheur, le choix fut vite fait : le cinéma avant tout. Ces deux journées ont également été l’occasion de se rendre dans un marché du film qui devient toujours plus vaste et empiète davantage sur le lac à chaque édition. Dans de longs préfabriqués où règne une incroyable agitation, le monde entier semble être représenté (117 pays cette année), et les professionnels toujours plus nombreux se retrouvent, négocient, discutent du futur de l’industrie, pendant que les étudiants cherchent à être recrutés ou découvrent un campus avec rencontres et ateliers conçus avant tout pour eux.
Et, entre les conférences de presse des chaînes de TV inquiètes des budgets en baisse, les panels sur le jeu vidéo et l’animation, et les retours en salle en sueur, la fatigue a fini par pointer son nez. Résultat : vous ne saurez rien de My brother, my brother d’Abdelrahman et Saad Dnewar, nos yeux s’étant malencontreusement fermés quand le noir s’est fait pour se rouvrir sous les applaudissements lors du générique. Mais, la torpeur évanouie, il aura été possible d’apprécier – ou non – les autres films des compétitions 3 et 6.
La sixième et dernière a plutôt déçu. Avec Ordinary Life, Yoriko Mizushiri figurait parmi les cinéastes attendues, mais la géniale réalisatrice de Futon n’a pas convaincu. Si la légèreté de son trait et la puissance métamorphique de ses gros plans, auxquels elle assigne aussi bien douceur que douleur, sont présentes, l’accompagnement musical, composé de nappes sonores continues, alourdit son style, l’épuise et casse le rythme. Signal d’Emma Carré et Mathilde Parquet n’a pas davantage séduit. Le début est étonnant, où la recherche scientifique et ses déboires sont chantés sous forme de comédie musicale. Mais les marionnettes trop lisses laissent place à une histoire idoine : banale et pleine de bons sentiments. Solitude, angoisse et difficulté de mêler carrière et vie de famille font passer la physique au second plan, et elle n’est dès lors plus que prétexte à envoyer l’héroïne dans l’espace dans un final pompeux. Ensuite, Thank you Dr. Farsi de Samaneh Shojaei suit une jeune femme dont les amis sont atteints de maladies mentales. Tout est rapide et simpliste, comme si chaque trouble pouvait être traité en quelques secondes dans un livre d’illustration en flux continu. Dommage, car le potentiel est là. Produit par le DEFC (Documentary & experimental film center) situé à Téhéran, on serait curieux de voir davantage de films en provenance de ce centre dont les œuvres semblent moins diffusées que celles du kanoon.
Ovary-acting d’Ida Melum et My wonderful life de Calleen Koh, deux films en résonance de par leurs thématiques, s’en sortent mieux, même si elles ne vont pas assez loin. Le premier évoque le droit au choix de ne pas avoir d’enfants et la pression sociale et familiale qui s’exercent sur les femmes qui n’ont pas procréé. Là aussi, la cinéaste a fait le choix de la comédie musicale et des marionnettes, mais pour naviguer entre une tonalité plus réaliste et une autre plus fantaisiste via l’arrivée de son utérus chantant, comme si la raison et les hormones entraient en conflit. L’univers cotonneux offre un contraste entre la violence subie et la douceur générale. Il en ressort une œuvre douillette et un peu sage. Le second, à l’allure beaucoup plus kitsch, évoque la charge mentale avec un humour noir féroce en montrant la vie d’une femme en plein burn-out entre un travail épuisant et une famille éreintante. Elle ira jusqu’à se métamorphoser en monstre pour rester à l’hôpital, seul lieu sain pour sa survie. Le tout est en papier découpé, comme si tout ce qui l’entourait était morcelé. Malheureusement, le final, dans sa noirceur, montre que rien ne change et on peut déplorer le fatalisme comique de cette ‘merveilleuse vie’.
Le film le plus important de cette sélection restait Bread will walk d’Alex Boya qu’on avait laissé avec Turbine et un rapport à la technique et à la romance bien singulier. Il revient avec un film de genre où des humains panifiés sont dévorés par les plus affamés dans un devenir zombi du monde aussi absurde que cinglant. Ses créatures, prises dans un mouvement perpétuel d’où il semble impossible de s’extraire, deviennent de plus en plus similaires, de plus en plus f(l)oues, comme si leur humanité allait en s’amenuisant. Et le duo de protagonistes, cherchant à échapper à un raz-de-marée à moitié cannibale, va devoir se confronter à une inéluctable faim/fin (au choix) que le progrès technique a contribué à créer. Jolie métaphore du monde contemporain. À croire que les cinéastes bulgares passés par l’ONF/NFB aiment les films aussi réalistes que désespérés sur le monde actuel !
À l’opposé de cette sixième sélection, la troisième fut étonnante, répugnante pour une certaine partie du public, mais peut-être notre préférée en dépit de la violence qui s’en dégageait, entre explosions multiples et corps mutilés. Elle a débuté par le nouvel opus de Priit et Olga Pärn, Luna Rossa, et une plongée de plus d’une demi-heure dans les préparations chorégraphiques d’un attentat. L’action est décryptée depuis les méandres intérieurs d’un individu figé, au sourire effrayant qui espionne un trio dont les corps ne font qu’onduler. Le tout est scandé par un chapeau qui n’en finit plus de rouler sur lui-même, comme si tout n’était qu’un cercle voué à se répéter. Le plus surprenant pour ceux qui connaissent l’œuvre des Pärn restera peut-être leur usage de la 3D et un passage au numérique qui efface le crayonné habituel. Mais Luna rossa leur ressemble et le travail plastique sur ce film est percutant. Les personnages sont d’impénétrables surfaces à contempler, prises dans une terrible « histoire d’amour », comme annoncé au générique. Mais d’abord un amour du cinéma perçu comme art des mouvements et art aux multiples et monstrueuses possibilités voyeuristes.
Plus court et plus léger, Fusion de Richard Reeves, réalisé directement sur pellicule, propose une rencontre rythmée entre quelques cellules et couleurs dans un autre type d’explosion : formelle, légère et bien plus musicale et abstraite. Viennent ensuite Caroline Poggi et Jonathan Vinel, cinéastes habitués au machinima et à arpenter les frontières entre l’enregistrement cinématographique et les images de synthèse. Avec La Fille qui explose, ils réutilisent l’informatique pour explorer l’esprit torturé d’une jeune femme dépressive devenue, littéralement, une bombe à retardement. Tous les jours, elle explose, détruisant tout autour d’elle et surtout elle-même, ses relations aux autres, au monde, et prenant l’apparence d’un écorché numérique : amas de pixels, lambeaux de chairs planes, corps en déliquescence. Elle dispose encore d’une capacité à se mouvoir, mais elle perd tout et ne parvient à rien d’autre qu’à s’effacer progressivement. Le concept est excellent, la démarche judicieuse, mais on regrettera que la voix off prenne trop de place et, à force, alourdisse un message déjà assez clair.
Demi-pause colorée avec Dollhouse elephant, le nouveau film de Jenny Jokela. La réalisatrice, qui avait remporté le cristal pour son film de fin d’études Barbeque en 2018, revient avec une œuvre rhizomatique sur un immeuble et ses habitants. Tous sont liés, connectés. Chaque action dépend des autres, et s’ils voudraient vivre sans penser à ce qu’ils produisent et reçoivent, c’est impossible. Là aussi, l’ensemble est explosif voire incendiaire, mais l’horreur est dessinée au feutre avec un aspect enfantin et se marie avec une certaine forme de beauté et de joie, comme si les deux allaient de pair. En explorant un lieu avant de se concentrer sur la psychologie d’un individu, Jokela démonte ainsi la délicate machinerie humaine qui le compose. Enfin, cette sélection s’est terminée sur Quai Sisowath, le retour en compétition du duo Stéphanie Lansaque et François Leroy qui réalisent leurs films au Vietnam depuis une vingtaine d’années. S’ils ont régulièrement touché au thriller ou à l’horreur avec l’exploration d’un paysage à la profondeur masquée, grâce à l’utilisation d’une animation 3D avec un remarquable rendu 2D, leur dernier film puise dans la mythologie vampirique asiatique et remonte aux sources des contes populaires et des théâtres d’ombre. Un port. Une brume quasi photographique qui anéantit la fête. Une romance naissante. Et, soudain, une créature monstrueuse, tête aux dents acérées et colonne vertébrale sortie du corps. Au-delà de la simple horreur, les cinéastes disent aussi la perte de repères dans un monde où les traditions disparaissent et les détritus font partie intégrante du décor. Le sous-texte est trop évident, mais l’outrance grand-guignolesque si réussie qu’il est difficile pour les amateurs de films de genre de bouder leur plaisir.
Puis, après avoir sillonné quelques séances de classiques venus de Hongrie, pays à l’honneur cette année, il était temps de retrouver l’époque contemporaine avec la sélection off-limits, à laquelle il conviendra d’ajouter un film : Stampfer dreams de Thomas Renolder, regrettable oublié qui figurait dans la compétition 5. Cette sélection, à l’origine composée d’œuvres qui réfléchissent sur les limites de ce qu’on appelle couramment ‘animation’, est plus largement devenue une sélection expérimentale avec comme point commun de réfléchir à l’acte de création et au dispositif cinématographique. Et rien de mieux que les rêves du méconnu Simon Stampfer pour la débuter, lui qui, en créant le disque stroboscopique et ses boucles animées en 1833, peut être considéré comme l’un des pionniers de ce cinéma célébré à Annecy. Davantage qu’un simple hommage – qu’il poursuit dans un bel opuscule autoédité –, Thomas Renolder commence par en raconter l’histoire gravée avant d’en sortir, de l’abstraire et de s’amuser avec flickers, itérations et autres jeux visuels hallucinants.
Toutes les générations figuraient en compétition. Parmi les plus âgés, Gabor Ulrich et Thor Sivetsen. Le premier, hongrois, a réalisé de nombreux films, toujours poétiques et abstraits, et a écumé tous les festivals internationaux depuis 25 ans. Son dernier film, Capriccio, est probablement son plus démonstratif. Dans une esquisse de peinture lacrymale, un oiseau vient réveiller un musicien en berne pour lui montrer toutes les beautés quotidiennes du monde. Joli mais inoffensif, à l’image d’une compétition politiquement assez limitée. Le second cinéaste, déjà présent à Annecy dans les années 1980, s’est mis au cinéma abstrait depuis une dizaine d’années et propose Coda, une exploration visuelle et musicale sur la métamorphose de formes particulièrement organiques. Il s’essaye à un mélange de techniques originales, du numérique à la pâte à modeler, pour créer un univers sensitif fascinant, mais qui offre également quelques sensations de déjà-vu.
On rajeunit avec le second film en intelligence artificielle du festival, Gehrard d’Ulu Braun. Comme le premier, The Diffusion Pilot de l’estonien Aurelijus Čiupas, présenté en compétition étudiante, utilise l’IA pour critiquer l’IA et réfléchir sur ce qu’elle est. Bien plus drôle que son homologue estudiantin, Ulu Braun s’amuse surtout du marché de l’art où, finalement, l’artiste devient la machine qui représente l’artiste dans une boucle aussi infinie qu’absurde. Bien sûr l’un comme l’autre se sont faits huer par un public qui les détestait avant même de les avoir vus. Peut-être faudrait-il créer un film en IA sur ce même public qui refuse toute réflexion et critique automatiquement un dispositif devenu incontournable – qu’on l’apprécie ou non. Même génération mais en images de synthèse : Pink Twins, groupe de musique composé de deux frères finlandais, proposait Firewalk, entre court métrage et clip. Une forêt brûle et petit à petit, on s’en approche de plus en plus. Probablement beau pour un pyromane, mais assez convenu pour les autres.
Du côté des moins de 40 ans, les Iraniens Marzieh Emadi et Sina Saadat proposaient The Prologue, réflexion sur le progrès humain et la technique. D’un cube sortent l’humain et tout ce qui en découle, sans arrêt possible, comme un interminable jeu de dominos qui entrainerait chaque pièce à sa suite et un immense dispositif devenu incontrôlable. On croirait chaque illustration échappée de gravures ou de scènes en papiers découpés que Topor aurait pu concevoir, tout en explorant les inventions les plus étonnantes du merveilleux scientifique de la fin du 19ᵉ siècle. Si le film s’étire un peu en longueur, il n’en reste pas moins captivant.
Viennent ensuite deux œuvres qui se répondent et qu’on aurait souhaitées un peu plus éloignées dans la programmation : SKRFF et Rakugaki, toutes deux réfléchissant à la notion de graffiti. Le premier film, axé sur la mémoire, est né de la rencontre de Daniel Nuderscher, photographe et plasticien autrichien, et de Corrie Francis Parks, animatrice américaine, autrice de l’excellent ouvrage Fluid Frames : Experimental animation with sand, clay, paint and pixels. Ils interrogent un lieu en apparence banal : un mur viennois, à partir des multiples couches de graff qui le composent depuis plus de 40 ans. À mesure que les strates se dévoilent, que les lignes se déploient, ce sont des décennies d’expressions artistiques et politiques qui surgissent. Ce faisant, ils incitent les prochains artistes à penser la fixité d’un mur comme un élément perpétuellement vivant, faisant de l’éternelle pierre un tableau dynamique d’une étrange beauté. Rakugaki signe le retour de Ryo Orikasa, l’un des plus importants animateurs de ces 15 dernières années. Pour l’illustrateur nippon Bunpei Yorifuji, « le rakugaki, c’est le plus petit dessin avec lequel il est possible de représenter l’univers le plus vaste qui soit », et, à partir d’un poème japonais, c’est ce que propose Orikasa. Mais son univers n’est pas que tridimensionnel, il propose également une pensée du temps, du futur, d’un monde qui s’enlise dans de mystérieux graffitis qui viennent modifier le langage, la pensée, l’urbanisation croissante. L’œuvre est empreinte d’une folie latente et doublée d’une pensée politique profonde. On regrettera que la voix enlise parfois une animation qui aurait pu être encore plus vivante, mais le film est une indéniable réussite.
Enfin, chez les moins de trente ans, Juliette Pons propose une œuvre en céramique sur une musique jazzy, Vader ademt. Si techniquement la céramique animée impressionne l’œil, sa narration reste assez classique pour un clip et l’organicité des formes tient difficilement la route, trop figée et rocailleuse, et peu naturelle. On lui préférera le pointillisme scientifique d’Este no es tu jardín de Carlos Velandia, documentaire expérimental qui figure parmi les plus belles œuvres du festival. Déjà venu à Annecy en 2022 avec un sublime court de fin d’études au titre atmosphérique, Todas mis cicatrices se desvanecen en el viento, et une réflexion sur le cinéma en compétition off-limits, il reprend ici l’esthétique du premier pour composer un paysage extraordinaire, ancré dans le territoire sylvestre colombien dont il interroge le passé et le futur comme deux éléments interconnectés et entrelacés. Il s’affranchit de tout anthropocentrisme et crée un réservoir formel impressionnant où on prend conscience des effets de la sécheresse, de la déforestation et du pouvoir régénérateur d’une flore que l’homme passe son temps à détruire.
22 juin 2025










