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FNC 2021 – BLOGUE N°6

par Jérôme Michaud

Qui dit « nouveau cinéma » dit aussi nouveaux cinéastes. Dans un automne sans FCVQ, alors que le FFM semble bien mort et enterré, on apprécie d’autant plus cette année chacune des premières œuvres, parfois capables de bouleverser nos palmarès de fin d’années, qu’amène le FNC.

Hit The Road de Panah Panahi

Encore une fois, les premiers films étaient nombreux au festival et l’Iran a proposé deux des œuvres les plus convaincantes du lot. Situation d’autant plus étrange que les deux films portent en partie sur le même sujet : le désir d’exil du pays, ce qui en dit déjà long sur le constat social que dressent ces nouveaux réalisateurs de leur propre pays. On voit dans ces films une filiation évidente avec les œuvres de leurs prédécesseurs, ce qui ne surprendra personne pour Hit The Road puisque son réalisateur, Panah Panahi, n’est nul autre que le fils de Jafar Panahi.

À l’aridité des paysages composés de montagnes sablonneuses et d’un immense lac desséché s’oppose la vitalité d’une famille qui est sur le point de se séparer. Le fils aîné est sur le point de quitter illégalement le pays pour s’établir à l’étranger et la famille a dû se débarrasser de son logement pour rendre la chose possible. Panahi saisit ainsi un moment de transition charnière qui marque un point de rupture pour l’ensemble de la famille, qui ne rentrera jamais vraiment à la maison. Brillant dans ses cadrages, il donne vie à une dynamique relationnelle instable prenant place dans la voiture familiale qui fait office d’habitation temporaire et dont le mouvement dénote à merveille le déracinement vécu.

Bien que la situation soit profondément tragique, Panahi décide de la traiter avec une légèreté comique qui est principalement véhiculée par le père (Hassan Majooni, acteur de Pig, FNC 2018) et le très jeune fils (Rayan Sarlak est incontestablement parfait dans son rôle). Il parvient ainsi à rendre lumineuse et poétique une résistance à la rigidité de l’état iranien que le film laisse judicieusement hors champ. Sans trop s’éloigner du cinéma de son père, Panahi fils porte un regard de cinéaste qui enthousiasme déjà et laisse entrevoir une belle suite.

District Terminal de Ehsan Mirhosseini et Bardia Yadegari

Dans une démarche toute différente, District Terminal de Ehsan Mirhosseini et Bardia Yadegari met directement en scène l’état iranien, alors que Peyman, un sympathique héroïnomane partiellement fonctionnel, se bute à la censure de l’œuvre poétique qu’il souhaiterait publier. Si l’exil traverse tout le film, il ne s’agit pas tant d’un désir des personnages de partir que de la seule solution envisageable pour exister pleinement. Peyman et ses amis sont des rêveurs qui fantasment et vivent en vase clos un autre Iran, plus ouvert.

Dans ce drame dystopique intelligemment déployé, les cinéastes présentent avec une froide lucidité un futur définitivement incertain, pour ne pas dire bloqué. La mise en scène sensible aux protagonistes met le spectateur au plus proche de ceux-ci, ramenant ce sentiment qu’on ne parle pas tant d’un autre monde que de l’Iran actuel, mais de façon détournée. District Terminal est une bombe lancée qui, malgré l’horizon sombre qu’il trace, constitue un geste brulant de liberté qui se distingue de belle façon dans le paysage du cinéma iranien.

Damascus Dreams d’Émilie Serrie

Damascus Dreams, premier long métrage d’Émilie Serrie porte aussi sur l’exil, d’abord celui de la cinéaste et de son père qui ont quitté la Syrie alors qu’elle était toute jeune, mais aussi celle de Syriens qui se sont plus récemment réfugiés au Québec. Entrelaçant son histoire personnelle à celle d’autres exilés, elle livre un documentaire créatif, poignant, rempli d’humanité et de résilience. La guerre en Syrie a laissé des traces indélébiles chez ceux qui l’ont vécue et c’est lorsque la cinéaste garde dans ses entrevues des moments qui se voulaient en marge de celles-ci qu’on le constate le mieux. L’irracontable de la guerre, Damascus Dreams en trace les contours avec force.

Si le thème de la mémoire brisée se trouve au centre du film, la cinéaste a su faire de son tournage un événement capable de faire émerger de nouveaux moments marquants pour les Syriens qui y ont pris part. Dans la deuxième partie, les interviewés sont regroupés ensemble et deviennent des participants de certaines scènes. Ce passage du passé vers le présent et le désir de stimuler l’esprit de collectivité qui l’accompagne contribuent à faire deDamascus Dreams une œuvre empathique d’une grande sensibilité.

La contemplation du mystère d’Albéric Aurtenèche

Dans un tout autre registre, on attendait depuis longtemps La contemplation du mystère, premier long métrage d’Albéric Aurtenèche, qui a fait sa marque avec quelques courts métrages remarqués lors des dix dernières années. Comme noté dans le dernier blogue, on est dans un type de récit beaucoup vu au Québec ces derniers temps, alors qu’Éloi (Emmanuel Schwartz) revient au village natal un an après le décès de son père.

Cela dit, le film se situe plus du côté du film d’enquête aux pointes philosophiques et comiques que de celui du drame psychologique réaliste. Éloi est un individu un peu blasé qui a quelques traits d’antihéros et qui s’est depuis longtemps déconnecté de sa région natale. Les détails inusités de la vie de son père l’intéressent, mais ne vont pas changer son existence, lui qui mise plutôt sur la consommation de DMT, une substance psychotrope de la même famille du LSD, pour s’ouvrir de nouvelles perceptions.

Le personnage d’Éloi, et le film plus généralement, s’éloigne des clichés. Ainsi, Aurtenèche propose un récit singulier composé de personnages hétéroclites et tranchants qui forment un univers mystérieux pleinement cohérent, mais pas nécessairement facile d’approche.

 

Le Festival du nouveau cinéma se poursuit en ligne jusqu’au 31 octobre. Pour voir les formules disponibles, c’est ici.


18 octobre 2021