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Critiques

KAÏROS

Jennifer Alleyn

par Cédric Laval

Le kaïros, qui donne son titre au film, est un mot grec lié au concept du temps. Manu (Emmanuel Schwartz) l’explique à ses auditeurs dans la première émission qu’il anime à la radio, en plein milieu de la nuit. Il s’agit du « temps opportun, le temps qu’il faut saisir, car il ne revient pas », par opposition au chronos, coulée uniforme sur laquelle nous n’avons aucune prise. Ce n’est certainement pas un hasard si Manu a choisi Kaïros comme titre de son émission, puisque lui-même se questionne sur sa place dans le monde, sur les occasions qu’il souhaite saisir (ou pas). Acteur de métier, associé à des projets exigeants, il revient à Montréal après une éclipse de quelques mois, et ne se reconnaît plus dans les rôles qu’on lui propose. Il envisage même un changement de carrière et saute sur la proposition qui lui est faite d’animer une émission de radio, à une heure de très faible écoute, où il sera seul maître à bord, assisté par une réalisatrice revêche, Kiki (Olivia Palacci) … et par les auditeurs qui voudront bien intervenir sur une tribune radiophonique, mise à leur disposition. Après des débuts pour le moins timides, l’émission trouve son erre d’aller à mesure que les témoignages affluent, essentiellement le fait d’immigrants, que des conditions de travail précaires obligent à travailler la nuit. À partir de cette prémisse a priori peu dramatique, Jennifer Alleyn réalise une œuvre hybride, plastiquement superbe, qui apaise et interpelle à la fois.

Ce principe d’hybridation, déjà présent dans Impetus (2018), le long métrage précédent de la cinéaste, emprunte ici aux codes de l’autofiction. Manu s’appelle Schwartz, comme celui qui l’interprète, et un coup d’œil jeté sur la carrière d’Emmanuel révèle qu’il n’a pas tourné ni joué au théâtre depuis 2021. En revanche, si Emmanuel est né à Montréal, Manu, lui, dit être né à Cincinnati, brouillant les pistes entre autobiographie et fiction. De même, un de ses meilleurs amis, Polo, a le phrasé et les mêmes références littéraires que l’humoriste qui l’interprète, Philippe Audrey Larrue-St-Jacques. Plus tard, Manu croise un jeune homme (Théodore Pellerin) dont il admire la silhouette filiforme et la manière de danser, clin d’œil implicite à la mère du comédien, la chorégraphe Marie Chouinard. Ces échos entre la fiction et le réel contribuent à la dimension ludique de Kaïros, et la réalisatrice elle-même s’inclut dans ce dispositif autofictionnel en incarnant une cinéaste prénommée Jen, cherchant à rassurer son interprète principal après avoir coupé certaines de ses scènes dans un précédent film !

homme au comptoir d'un café de nuit

L’hybridation se mesure aussi à la manière dont s’articulent dans le récit, voire dans l’esthétique du film, les plans du réel et du rêve. La grande majorité des séquences est tournée la nuit, période propice à l’interpénétration de ces deux plans, et le doute persiste sur le statut de certaines séquences, dont l’étrangeté nourrit la dimension onirique de l’œuvre. Le premier décor du film (un fauteuil kitsch posé à côté d’un micro, baigné par un éclairage mauve, devant un mur pailleté de taches lumineuses) fait songer à l’univers de David Lynch (ce que confirment les nappes sonores du générique, que n’aurait pas reniées Angelo Badalamenti). Pendant que Manu est accoudé au bar d’un improbable café, un cycliste, puis un skateur traversent le cadre. Pour dépanner son ami Polo, Manu accepte d’animer un bingo dans un environnement glauque, une friche urbaine où se réunissent les participants, bien calés sur leurs chaises de camping, dans la lumière des phares de leurs voitures. Ces plans fugitifs ou cette séquence décalée renvoient à l’univers étrange du cinéaste américain, mais un étrange dépourvu de malaise, où seul subsisterait le potentiel burlesque et poétique des images. Un autre référent surgit aussi, à mesure que se déploie le film, celui d’Une langue universelle de Matthew Rankin, auquel Kaïros semble emprunter sa veine poétique, à la fois mélancolique et apaisante. Le film de Jennifer Alleyn partage avec lui cette propension à filmer l’espace et les êtres qui le peuplent de manière tendre et humaniste, et donne envie d’habiter cet espace, de rencontrer ces êtres, quels que soient les aléas qui troublent leur existence.

Il faut toutefois admettre que Kaïros n’atteint pas la profondeur émotionnelle du film de Rankin. La faute, sans doute, à une dimension narrative trop souvent rejetée au second plan, à l’instar de ces voix d’immigrants perdues dans la nuit, aussi belles que frustrantes à mesure que les amorces de récit se chassent l’une l’autre. Alors que l’on aurait pris davantage de ces « microfictions » dans la trame générale du scénario, le film se concentre sur les atermoiements existentiels de Manu, bien servis, il est vrai, par le timbre grave d’Emmanuel Schawartz, et par son grand corps maladroit qui peine à trouver sa place dans un appartement aux plafonds trop bas. Cette frustration que l’on ressent parfois en face de cette économie narrative a du moins le mérite d’être en phase avec le kaïros du titre, dans la mesure où les personnages se demandent quelle action poser au bon moment. Dans la mesure, également, où la cinéaste transpose ce questionnement au niveau du montage : une scène émotionnelle intense, hors contexte, est-elle vouée au ridicule ? Une succession d’images, sans lien de causalité apparent, peut-elle produire du sens ?

En réalité, le kaïros du film est moins à rechercher dans son énergie narrative que dans sa beauté plastique. Les plans intermédiaires de la ville, la nuit, sont aussi importants que les séquences où interviennent des humains. Associée aux cadrages élaborés de Jennifer Alleyn, la direction photo de Marc Simpson-Threlford transforme chaque détail architectural, même le plus anodin, en miracle de beauté. L’image joue sur des effets de diffraction, sur des éclairages contrastés, sur des taches de couleurs pixellisées, sur des raccords de fumée propres à charmer le regard. Le plus souvent, ces images sont enrichies par une trame sonore inspirée. Le danger de l’esthétisation pourrait guetter de telles images si cette beauté ne faisait pas corps avec le projet de la cinéaste. Les nombreuses surfaces réfléchissantes, sur lesquelles se superposent formes et visages, les reflets dans l’eau dévoilant du réel son versant trouble et miroitant, le dialogue entre les ombres et la lumière relèvent d’une entreprise orphique, visant à réenchanter le monde, à mettre à nu la part de poésie qu’il recèle. « Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler », écrivait Julien Gracq, romancier du regard et de la stase narrative s’il en est. Avec Kaïros, Jennifer Alleyn nous invite à contempler l’univers urbain de ses protagonistes, à en déceler la beauté. Elle nous invite aussi à écouter la parole de l’autre, à nous nourrir de ces expériences de l’altérité. En un mot, elle nous invite à saisir pleinement et de manière opportune le temps qu’il nous est donné la grâce de vivre.


14 mai 2026