LA MÉCANIQUE DES FRONTIÈRES
Hubert Caron Guay
par Bruno Dequen
De ses débuts au sein du collectif Épopée à ses deux longs métrages documentaires (Destierros [2017] et Ressources[2021]), Hubert Caron-Guay n’a eu de cesse de porter un regard empathique et dénué de complaisance sur celles et ceux à qui la société n’a pas fait de cadeau. Son cinéma socialement engagé est ancré dans des lieux précis, qu’il s’agisse d’un quartier ou d’un environnement de travail et de passage. Pour son premier film de fiction, coscénarisé par Sophie B. Sylvestre, le cinéaste effectue un pas de côté, en adoptant la forme du road movie, mais ne s’éloigne pas de ses préoccupations habituelles à travers cette balade fictive dans un genre iconique. En chroniquant pas à pas la traversée de plusieurs non-lieux états-uniens d’un jeune Québécois et de sa sœur, le film propose un travail d’épuration et de concentration, maintenant en arrière-plan tout contexte social ou politique. La mécanique des frontières met en exergue ce qui préoccupe Caron-Guay avant tout : le corps, ultime source d’expression des injustices et des traumas.
Dès les premiers plans, la mise en scène expose la tension sur laquelle reposera tout le film. La caméra mobile d’Etienne Roussy, fidèle collaborateur du cinéaste, suit au plus près les déplacements de Mathieu (Dylan Walsh), captant avec acuité ses moindres gestes, tandis qu’il se déplace de son ancienne maison d’accueil qu’il continue de squatter à l’abattoir dans lequel il travaille, avant de terminer sa journée auprès d’un groupe d’amis et d’une jeune femme qu’il fréquente sans passion. Alors que l’absence de profondeur de champ et les cadrages serrés limitent notre perspective au personnage, le mutisme de ce dernier et l’absence volontaire de détails précis le concernant opposent à la caméra attentive une résistance de tous les instants. À peine aurons-nous droit à un vague commentaire sur « la double vie de Mathieu », lorsque celui-ci s’éloignera brusquement de ses amis pour prendre un mystérieux appel. Le double registre mis en place, entre une proximité quasi tactile aux personnages et une narration minimaliste ou allusive, se poursuivra tout au long du film. Caron-Guay préfère éviter le plus possible les raccourcis usuels du drame psychologique, afin de mieux rester ouvert au moment présent.

Peu importe les détails d’un passé marqué par l’abandon et les familles d’accueil, ou les raisons qui ont poussé Heidi (Sophie Fekete), la sœur aînée de Mathieu, à s’établir au Texas, d’où elle appelle son frère au secours après des années de silence. Ce qui compte avant tout pour le cinéaste, c’est la manière qu’ont Mathieu et Heidi d’exprimer silencieusement leur malaise existentiel, leurs façons de se protéger de la violence du monde et, surtout, leurs tentatives ou leurs échecs à se réapprivoiser l’un l’autre. Rien ne sera simple ni facilement résolu tout au long du trajet en van qui est censé les ramener en Beauce. Si Mathieu se défend du monde extérieur par le port d’une épaisse carapace de fausse nonchalance, Heidi privilégie la confrontation et la spontanéité excessive à toute forme de retour sur soi. Conçus comme les deux faces d’une même médaille, les deux personnages ne sont aux antipodes l’un de l’autre qu’en apparence.
Tourné en plein cœur d’une Amérique négligée, du désert des immigrants invisibles aux restaurants et tavernes de bord d’autoroute, La mécanique des frontières arrime son récit familial à la réalité plus large de tous les déshérités. La route de Mathieu et Heidi croisera celle d’une jeune immigrante coincée au milieu de nulle part, ou d’hommes qui noient leur absence d’espoir dans l’alcool, sur fond de bulletins radio prenant acte du désastre politique américain. La vision crépusculaire des États-Unis de Caron-Guay n’en demeure pas moins dénuée de jugement envers les personnages et constitue avant tout un arrière-plan au service des conflits intérieurs de Mathieu et Heidi, pour qui chaque rencontre est l’occasion de déterminer leur envie et leur capacité à faire partie du monde.
Admirable de cohérence, la démarche du cinéaste est toutefois mieux servie à petite qu’à grande échelle. Le récit minimaliste est ainsi en partie victime d’un sentiment de déjà-vu, une impression renforcée par l’écriture, certes efficace mais assez lourdement appuyée, de deux personnalités complémentaires (l’introverti et l’excentrique angoissée). Refusant tout compromis, la courbe narrative antidramatique rend justice à la complexité des enjeux psychologiques représentés, mais elle s’accompagne nécessairement d’un certain manque de souffle sur la longueur. Les parties de La mécanique des frontières, en fin de compte, sont plus mémorables que le tout. Si la destination finale de nos protagonistes ne surprendra personne, rares sont les films qui portent une attention si juste à la réalité d’une relation aussi fusionnelle que brisée, qui tente avec maladresse de se reconstruire à chaque instant. Porté par les performances habitées de Dylan Walsh et Sophie Feteke, dont la caméra capte les moindres hésitations, La mécanique des frontières n’est jamais aussi fort que lorsqu’il parvient à transmettre les brefs sourires involontaires de Mathieu et les provocations chancelantes de Heidi, tous deux conscients que chaque mouvement vers l’autre s’accompagne d’un rappel instinctif du cercle vicieux dans lequel les blessures passées les ont enfermés. Sans jamais chercher à nuancer la rugosité de leurs caractères ou à surjouer leurs prises de conscience, Caron-Guay propose humblement de diriger, le temps d’un voyage faussement ordinaire, la caméra vers celles et ceux que l’on feint d’ignorer trop souvent.
28 mai 2026



