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Critiques

LES HÉRITIERS

Serge-Olivier Rondeau

par Alexandre Ruffier

Un lent panoramique dévoile, de nuit, le périmètre d’une petite île sur le fleuve Saint-Laurent. Le lendemain, celle-ci est assaillie par une colonie de goélands à bec cerclé. L’espace sonore est saturé par leurs cris et le battement de leurs ailes. L’agitation est palpable. Filmés au ras du sol, en plan très serré, les mâles, après une extravagante chorégraphie, sautent sur le dos des femelles. La saison de la reproduction a commencé. L’acte bruyant et déroutant est montré dans sa totalité, avec un caractère intrusif explicite. D’entrée de jeu, Les héritiers s’impose comme un documentaire explorant dans la longueur et à hauteur d’animal les possibilités d’un autre point de vue sur le monde que nous habitons.

Au bout de plusieurs minutes surgit un être humain. Il entre par la droite du plan, s’agenouille et marque d’un geste vif, d’une longue baguette en bois, un des nids de goélands. Le montage multiplie les points de vue et insiste sur l’agitation des animaux répondant à la présence humaine. Ils crient plus fort et tournent leur tête de manière désordonnée. Une fois sa tâche terminée, la personne s’éloigne et les oiseaux reprennent leurs droits en remplissant l’espace laissé vacant. Ils déboulent, le bec grand ouvert, s’affolent. L’un d’eux regarde curieusement le nid, désormais surmonté du bâton, avant de se mettre à couver ses œufs. S’il est impossible de savoir précisément ce qu’il se passe dans le corps de ces volatiles, tout ce que l’on ressent à ce moment, à partir de leur réaction, est une forme de détresse.

Un peu plus tard, alors que la vie reprend son cours, ce même goéland sera piégé dans son nid avant d’être brusquement ligoté et emmené. L’animal se défend en mordant les doigts de la main qui le tient. L’apparition de l’humain est ainsi systématiquement concomitante à une forme de violence. Étant donné que rien ne permet, au premier coup d’œil, d’identifier la profession ou l’objectif de la personne en question, notre premier réflexe est une tentative de rationalisation. Nous relativisons ce geste brutal pour y trouver de la nécessité : l’animal sera peut-être analysé pour le bien-être de la colonie. En réalité, nous n’en savons rien. Tout à coup le goéland réapparaît, manifestement libéré, la tête aspergée de peinture bleue. En plus de l’avoir attrapé, l’homme l’a, en quelque sorte, ridiculisé. À partir du point de vue développé par Rondeau, épousant au plus près celui de l’animal, une étrange sensation nous parcourt alors. Nous sommes divisés entre l’empathie pour cet animal, non étrangère à une forme d’humanisation, et notre envie de normaliser des gestes que nous avons appris à considérer sous un angle plus complexe qu’il n’y paraît.

faucon devant foule de goélands

Cette incertitude est consciemment construite par Rondeau. Avant tout conçus pour capturer l’expérience sensible des goélands, les cadres laissent une grande place au hors-champ et à l’interprétation des situations. Cette proximité avec la matière, organisée par les plans serrés, aménage une opacité quant à la nature réelle de l’objet documenté. Nous ne savons pas quelle espèce d’oiseau nous regardons ni les raisons qui l’amène ici ni pourquoi elle se fait surveiller par l’homme. Cette approche immersive et non discursive rappelle l’esthétique documentaire du Sensory Ethnographic Lab et particulièrement le travail de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel dans Leviathan (2012). Les héritiers s’inscrit dans cette tendance documentaire contemporaine consistant à montrer, à partir d’une mosaïque d’images prises à l’échelle micro, les rouages d’un système plus vaste. On retrouve également, chez Rondeau, cette même froideur dans la façon de filmer la violence, la mettant à égalité avec les autres dimensions qui composent le monde. Lorsqu’un goéland est tué ou dépecé pour étude, la mise en scène demeure cohérente avec le reste du film. C’est aussi cette mise à plat qui permet de déplacer notre regard et de créer une empathie nouvelle.

Rapidement, nous découvrons ainsi que ces goélands se trouvent à proximité d’une imposante décharge. Les oiseaux se nourrissent sur les tas d’ordures, arrachant ce qu’ils trouvent à des montagnes de sacs empilés. Non loin d’eux circulent de gigantesques bulldozers embarqués dans une tâche sisyphéenne. D’un côté, les ordures n’arrêtent pas de s’accumuler, de l’autre, les oiseaux se reproduisent et nourrissent leurs petits avec ce qu’ils trouvent dans la décharge. Lorsqu’une fauconnière apparaît, on comprend que la prolifération des goélands dérange l’entreprise et les employés de la décharge. Le faucon dressé est présent pour effrayer les oiseaux, parfois en tuer. Se construit alors, au rythme des voyages des goélands entre leur île et ce dépotoir, une exploration originale de l’intrication de l’activité humaine et de la vie animale.

Toutefois, il est nécessaire de noter, compte tenu de la volontaire opacité de la démarche de Rondeau, qu’il est difficile de réellement comprendre ce qui se joue dans ces images, du moins avant le carton de fin. La rétention volontaire d’information crée une ambiguïté qu’il peut être délicat de pleinement apprécier. D’une part, elle crée un investissement différent et bienvenu par rapport au plan, nous forçant à creuser le sens pour en dégager nos propres lignes interprétatives. D’autre part, elle limite sans doute le film dans la constitution d’un propos plus complexe. Reste que la grande qualité des Héritiers est de chercher dans son esthétique une façon de décentrer notre regard. En se plaçant au plus près de son sujet, le documentaire brouille la frontière entre le monde dit « sauvage » et celui des hommes, et appelle subtilement à la redéfinition de la relation que nous entretenons avec le reste du vivant. Alors que le goéland est une nuisance pour l’industrie des déchets, c’est bien l’être humain qui apparaît comme une espèce invasive qui, sans cesse, s’introduit sur le territoire pour chasser et violenter. L’animal n’est à sa place nulle part, car peu importe où il va, l’homme est là.


8 octobre 2026